Prisonnier du Temps 4

Chapitre Quatre : Pas d'issue



Yan Tuo eut si peur qu'il en lâcha l'épais livre qu'il tenait.

« S'il te plaît, s'écria-t'il, change de forme, j'ai trop peur de ça. »

Shi Jian se dit qu'il avait l'air particulièrement délicieux quand il avait peur — cela faisait des jours que son amant s'était montré froid et distant envers lui. Depuis leur dispute, il ne lui avait ni souri ni discuté avec lui. Il restait même passif au lit... Ce n'était plus comme avant, alors Shi Jian n'était pas heureux.

Satisfait de l'apparence actuelle de Yan Tuo, il se décida :

« D'accord, je vais garder cette apparence aujourd'hui. »

Le grand serpent noir s'enroula autour du jeune homme, la tête haute comme un fier monarque qui prenait possession de son trophée, avant de s'allonger dans le lit...


Un peu plus loin, un courant d'air fit défiler les pages du livre que Yan Tuo avait lâché, et cela s'arrêta sur un paragraphe qui parlait de la conception du temps pour les civilisations anciennes :

« … Ils pensaient que le temps est circulaire, infini, alors ils ont représenté le temps comme un serpent qui se mord la queue Ouroboros, la représentation de l'infini et du temps dans les anciennes civilisations. (1)... »


* * *


Il était évident que Yan Tuo était devenu renfermé.

Comme il n'y avait personne d'autre dans son monde, le seul à pouvoir s'en rendre compte était Shi Jian.

S'il n'avait pas connu l'affection et l'intimité d'"avant", Shi Jian n'aurait pas eu de problème avec cette situation. Après tout, ils continuaient de s'embrasser, de se montrer affectueux ou de s'enlacer lorsque Yan Tuo avait besoin de dormir. Après tout, Shi Jian n'avait jamais connu une relation si intime et fusionnelle.

Mais quand on avait goûté aux délices de la vie, on ne pouvait plus se contenter de moins.


« Cela fait longtemps que tu n'as plus pris l'initiative de m'embrasser, et tu ne me souris plus. »

Shi Jian soupira, enlaça Yan Tuo dans son dos et demanda à son amant :

« Tu en as assez de moi ? »

Sans réponse de la part de Yan Tuo, il soupira de nouveau.

« Cela fait longtemps que tu ne m'as plus appelé chéri ou bébé. Est-ce que tu as trop appris d'anthropologie et que tu veux me quitter ? Divorcer ?

« Non, c'est impossible. »

Sans attendre que Yan Tuo ne réponde, il avait prononcé des mots d'un ton dominant.


C'est quoi cette histoire d'anthropologie ? Je suis humain à la base, et nous ne sommes même pas mariés. Tu n'as pas de carte d'identité ou d'état-civil. Tu n'es pas un citoyen légitime. Yan Tuo ouvrit la bouche puis la referma sous le choc, sans rien dire.

Il n'avait eu de cesse d'essayer avant, de bien des façons, dans l'espoir que l'autre personne le ramène dans le vrai monde, en vain. Désormais, il ne voulait plus gaspiller ses forces pour rien.


Shi Jian se manifesta lentement sous la forme d'un humain derrière Yan Tuo, posa sa tête sur son épaule et regarda le livre qu'il tenait.

C'était le livre sur les différentes perceptions du temps dans les civilisations anciennes, celui-là même que Yan Tuo avait jeté quand il avait eu peur du serpent.

« … Tu t'intéresses au temps ? »

Yan Tuo ne répondit pas et tourna lentement la page.

Il ignorait comment mesurer le "temps" qu'avait duré son séjour dans ce moment. Il savait seulement que cela faisait bien, bien longtemps qu'il était emprisonné là, si longtemps qu'il avait appris tout ce qu'il y avait à savoir de la science moderne et qu'il avait même commencé à faire ses propres théories. Ses prédécesseurs avaient mené des expériences et fait des hypothèses sur le temps et l'espace ; pendant longtemps, il avait lu de nombreux ouvrages sur les mystères inexpliqués des anciens, espérant en tirer de l'inspiration.

S'il revenait dans la société normale, sa connaissance profonde et ses pensées scientifiques et philosophiques émerveilleraient à coup sûr les gens.


Le temps était un être doué de conscience. Autrement dit, il existait une conscience intimement liée au temps. Yan Tuo ne pouvait dire avec certitude ce qu'était Shi Jian, s'il était bien la personnification du temps ou pas.

Cette question dépassait le cadre de ses connaissances actuelles, et il ne pouvait pas trouver d'explications raisonnables, même un tant soit peu.

« Merde, tu es quoi à la fin ? »

Dans les bras de Shi Jian, il finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis longtemps.

« Je suis ton amant, répondit Shi Jian en déposant un baiser sur son front. Tout comme Ève a été créée à partir de la côte d'Adam, tu es destiné à être mon amant. Arrête de t'embêter avec ça. »

Bien entendu, cette réponse ne satisfit pas Yan Tuo. Tout comme il n'appréciait guère ce mythe insensé de la création d'Ève à partir d'une côte d'Adam.


Les lumières de la bibliothèque vacillèrent, et une ombre recouvrit son corps. Il s'agissait de l'immense étagère en bois, dont l'ombre recouvrit la moitié de son corps.

Cela faisait bien longtemps qu'il s'était habitué à cette bibliothèque vide, cette ville vide, ce pays vide, ce monde vide et ce 31 Décembre à 23:59.

Les lumières clignotèrent deux fois au-dessus de lui. En cet instant, Yan Tuo se demanda soudain s'il tenait réellement à rentrer dans le monde normal.

Même si j'y retourne, les choses ne seront plus pareilles.

Le temps était figé, cependant lui avait continué de changer. Même s'il revenait, il ne serait plus le même Yan Tuo que celui du 31 Décembre à 23:59.

Dans ses souvenirs, les visages de ses amis et de sa famille étaient flous. Il ignorait s'il pouvait encore se faire face, et craignait de se retrouver à nouveau dans un monde constamment en mouvement.


Il avait été emprisonné dans cet instant de la veille du Nouvel An, et soudain il se rendit compte qu'il ne pourrait jamais retourner à cet instant. Même s'il revenait dans le temps normal, il ne serait plus jamais normal.

Pendant tout ce temps, il s'était toujours dit : "Peu importe le moyen, je dois rentrer", "J'ai tout le temps, alors je vais trouver un moyen de rentrer." C'était cette idée qui lui avait permis de tenir le coup dans cette ville vide, même dans la solitude et le désespoir. Il avait serré les dents et continué à enrichir sa connaissance et s'améliorer.

Mais voilà que cette conviction s'effondrait tout à coup, et Yan Tuo commença à se poser des questions. Serait-ce vraiment une bonne idée pour lui de retourner dans le monde normal ? Était-ce ce qu'il désirait vraiment ?

Il n'en était plus si sûr.

Il eut un frisson involontaire.


Shi Jian le fit tourner vers lui et vit le profond désespoir et la fragilité dans ses yeux noirs. Yan Tuo avait toujours soigneusement caché ses émotions au plus profond de lui, mais il ne pouvait plus les contrôler à présent.

Shi Jian en fut un peu surpris. Il n'avait jamais vu Yan Tuo dans un tel état, même lorsque son amant avait tenté de le cajoler ou avait hurlé avec lui pour qu'il le renvoie dans le monde normal.

Yan Tuo était pressé contre Shi Jian. Lentement, ses tremblements se calmèrent. Il posa les deux mains sur les épaules de Shi Jian pour se redresser, et ses yeux noirs étaient de nouveau calmes.

Il se pencha et embrassa Shi Jian au coin des lèvres, en murmurant :

« La vérité. Puisque je ne peux pas quitter cet endroit, dis-moi au moins la vérité.

– Qu'est-ce que tu veux savoir ?

– Qui es-tu, bon sang ? »

Yan Tuo leva les yeux pour voir son amant invisible.

« Je veux tout savoir de toi. »


Il voulait connaître la raison de son emprisonnement ici, il voulait connaître les mystères du temps, il voulait tout savoir... et il sentait déjà inconsciemment que tout cela était lié à son compagnon—

Cette autre personne avait surgi d'un coup dans ce monde vide, à ses côtés, avec un lien inextricable avec le "temps", il lui avait tenu compagnie durant ces longues années figées, et Yan Tuo n'avait toujours pas éliminé la possibilité qu'il soit en fait à l’origine de tout ceci... Son existence, son apparition, ses actes, ses motifs, tout cela était un mystère total.

Ils avaient beau être aussi proches que pouvaient l'être deux personnes au monde, il ne savait rien du tout de lui.

Après avoir lu tant de livres et de ressources sur le temps, il n'en avait tiré que quelques réponses, des suppositions insensées et des mystères inexpliqués. Les humains n'avaient jamais vraiment compris le temps, et il faisait partie de la race humaine.

Sans aucune émotion, il ne savait même pas ce qu'était l'autre personne.


En contemplant les yeux noirs de son amant qui lui faisait face, Shi Jian soupira doucement et céda.

Il porta la main gauche de Yan Tuo à son cœur et murmura :

« Tous les mystères qui me concernent se trouvent ici.

« Je vais te montrer.

« Puisque ça ne te plaît pas de rester ici, je vais t'emmener ailleurs.

« Ne sois plus triste. »

Un grand coup de vent ouvrit la fenêtre de la bibliothèque et tous les livres furent balayés de la grande table, tombant par terre. On put entendre le bruit des pages qui tournaient très vite, et sur l'horloge antique à l'entrée, l'aiguille des secondes se déplaça un tout petit peu. La seconde suivante arriva, grandiose. L'horloge sonna minuit, et le son résonna dans toute la ville silencieuse —


La nuit fut déchirée, envahi par une lumière blanche. La lune et les étoiles s'effondrèrent, les immenses bâtiments devinrent fumée et poussière, la végétation disparut, ainsi que les rivières...

En un instant, tout s'écroula et devint poussière.

Mais pour Yan Tuo et tous les êtres conscients, même s'ils pouvaient échapper à cette seconde, ils ne pourraient jamais échapper au "temps".


Notes du chapitre :
(1) Ouroboros, la représentation de l'infini et du temps dans les anciennes civilisations.






Commentaires

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Tu n'as pas rempli tous les champs !


Kayachoumin a écrit le 2021-01-27 18:36:00
impressionnant !