Prisonnier du Temps 2

Chapitre Deux : Un amant inventé


Si un jour, vous étiez le seul être vivant au monde, que feriez-vous ?

L'électricité ne se coupait jamais. Tous les messages qu'il envoyait n'avaient jamais de réponse. Il avait perdu contact avec le monde entier, seul son temps était à jamais suspendu en cet instant.

Les voisins de l'immeuble ne répondaient jamais à la porte, il était impossible de commander des plats à livrer et les numéros de secours étaient injoignables. Aucun oiseau ne volait dans le ciel, aucun poisson ne nageait dans l'océan, et même les moustiques si agaçants avaient disparu. Les arbres restaient immobiles, et leurs branches ne s'agitaient que lorsque Yan Tuo secouait le tronc.


Après avoir compris qu'il y avait un problème, Yan Tuo marcha longtemps, confus et anxieux. Il ne vit personne en chemin, et il attendait encore que l'aube arrive. Il traversa la ville d'est en ouest sans voir le moindre signe de vie — toute la ville était vide.

La ville s'était transformée en ville déserte, avec seulement lui qui restait.

Quand il réalisa la vérité, Yan Tuo fut d'abord pris de panique, bouleversé et désespéré. Il courut dans la ville où le soleil ne se lèverait plus, il cassa la vitre d'une voiture dans la rue et fonça avec dans la ville déserte jusqu'à heurter un poteau, mais découvrit que le poteau, la voiture et lui-même n'avaient subi aucun choc...

Il fit tout ce qui lui passa par la tête pour se débarrasser de cette inertie qui était encore pire que la mort. Il quitta Mingyue en voiture pour aller là où vivaient ses parents, tout ça pour se rendre compte que cela ne servait à rien —

Le monde entier était ainsi. Il ne pouvait capter aucune chaîne sur la télé, bien que la VOD fonctionnait encore. Il posta des appels à l'aide sur tous les forums célèbres, en Chine comme à l'étranger. La date indiquée était toujours le 31 Décembre, et personne ne lui répondit. Il pouvait consulter les messages ou contenus du "passé", mais rien au-delà de cette date.


Au final, il revint dans la maison de son grand-père dans la ville de Mingyue, là où cette anomalie avait débuté, car il avait le pressentiment que c'était aussi là qu'il aurait une chance de changer la situation.

La batterie de son portable et de sa console était inépuisable. Yan Tuo passa son temps au lit à jouer aux jeux vidéos, comme un fou. Quand il était fatigué, il s'enveloppait dans la couverture et dormait. Quand il avait faim, il allait à la supérette du coin se servir dans les rayons et mangeait rapidement. Cependant, la nourriture ne s'avariait pas.

Il avait découvert depuis un moment qu'il était la seule variable dans ce monde. Il était le seul à pouvoir se déplacer, changer et agir sur ce monde extérieur figé. Il se mit à boire, espérant ainsi oublier la réalité désespérée et impuissante.


* * *


Un long moment s'écoula, sans qu'il ne puisse dire combien de temps, jusqu'à ce qu'un jour, à moitié réveillé, il sentit quelque chose embrasser et caresser son corps, sans voir de quoi il s'agissait.

Cela l'effraya au début, il en avait froid dans le dos, mais ensuite, il en tira de la joie et du réconfort — même si l'autre entité était un fantôme ou autre chose, cela valait toujours mieux que d'être à moitié mort et tout seul.

Il demanda son nom à l'autre entité, et il la sentit marquer une pause avant de continuer ses caresses sans répondre.

Yan Tuo lui rendit maladroitement son étreinte.

Il se demanda même s'il existait vraiment ou bien si ce n'était pas le fruit de son imagination. Cela n'aurait pas été surprenant qu'il s'imagine une telle chose, rendu à moitié fou dans ce monde où il était tout seul.

Ces simples interactions et actes intimes suffirent à le faire fondre en larmes. Même si c'était un partenaire inventé, il ne voulait pas que l'autre le quitte.

Alors il répondit avec enthousiasme, comme s'ils étaient le dernier couple au monde, craignant que l'autre ne disparaisse subitement comme dans un rêve. Rien que la présence de l'autre personne le rendait accro...

À un moment donné, Yan Tuo avait dû s'endormir. En se réveillant, il y avait une note près du lit avec les mots " Shi Jian Le temps scellé. (1)" dessus.

Yan Tuo prit le bout de papier et regarda autour de lui. Malgré cela, il ne pouvait toujours pas croire en l'existence de l'autre entité.

Il songea de manière rationnelle et se dit qu'il avait perdu la raison et que cette "personne" était juste un partenaire qu'il s'était inventé pour combler sa solitude. Il souffrait peut-être même d'un dédoublement de la personnalité sans le savoir. Afin de rendre les choses encore plus réelles, son autre personnalité avait laissé ce message en changeant son écriture habituelle.

Shi Jian était sans doute le nom qu'il avait donné à son amant imaginaire.


Depuis ce jour, son amant imaginaire apparut de temps à autres.

Au départ, il lui faisait simplement l'amour de façon passionnée mais progressivement, il resta avec lui quand il lisait des livres ou regardait des séries, lui tenait compagnie quand il jouait en ligne, et lui prépara même à manger... Tout avait l'air réel, sauf que l'autre personne était invisible et ne parlait pas. C'était tout.

Tous ces signes renforcèrent la conviction de Yan Tuo que l'autre n'était qu'un amant inventé, créé par son propre esprit malade. Si l'autre personne avait été un fantôme, un elfe ou toute autre créature qui n'appartenait pas à ce monde, alors il n'aurait pas dû être le seul de son espèce. Qui plus est, pourquoi passerait-il son temps avec Yan Tuo et pas avec les siens ?

Et même en admettant que cette autre personne était une entité spéciale, elle ne faisait rien de particulier, à part apparaître subitement pour coucher avec lui, puis passer leurs journées ensemble à faire tout ce que faisait un couple.


Cette autre personne était comme un amant fait exprès pour lui : il restait à ses côtés, prenait soin de lui, gardait le silence et ne communiquait que par des notes. Compte tenu de sa situation actuellement étrange, le fait qu'il s'agisse d'un amant imaginaire qu'il se serait inventé était la plus raisonnable des explications.

Après plusieurs tentations de l'autre partie, il accepta de plus en plus cette hypothèse.

Yan Tuo appréciait chaque instant de l'affection et l'intimité avec l'autre personne, de crainte qu'un jour il ne disparaisse subitement et que Yan Tuo devrait de nouveau affronter ce monde sans fin et solitaire.

Il se dit que c'était normal d'être "fou" dans ce genre de situation, comme une sorte de mécanisme de défense. Après tout, dans un monde anormal, cela aurait été trop difficile et cruel pour lui de vivre tout seul comme d'habitude.


Yan Tuo garda cela en tête et apprécia l'affection de l'autre entité, tout en cherchant rationnellement et systématiquement un moyen de s'échapper de ce monde pour retourner au monde normal.

Il passa des heures dans la bibliothèque de la fac et se servit du réseau de l'université pour consulter diverses ressources. Au départ, il se focalisa sur la psychologie et le spirituel. Comme il trouva des mentions d'"amour imaginé" et que ce monde était déjà anormal comme ça, il se mit à douter de sa santé mentale en général. Si ça se trouvait, le monde étrange dans lequel il se trouvait actuellement avait été conçu par son esprit malade. Par conséquent, il lui suffisait de guérir sa maladie mentale pour regagner la réalité.

Mais après avoir étudié le sujet de long en large, il élimina temporairement cette possibilité.

Le temps semblait figé au 31 Décembre à 23:59. En théorie, cela devait donc relever de la physique.


Alors Yan Tuo se plongea dans l'étude de la physique petit à petit, en partant du niveau du lycée. Il y consacra toute son énergie, et se demanda même s'il n'avait pas atteint un niveau suffisant pour prétendre au Prix Nobel dans le monde réel. Néanmoins il y avait encore bien trop de mystères non résolus qu’il était trop compliqué de vérifier dans le domaine du temps et de l’espace. Après tout ça, il ne résolut toujours pas sa propre situation désespérée. En revanche, il gagna une certaine paix intérieure durant le processus d’apprentissage continu et approfondi. Il était exigeant envers lui-même afin d’élargir ses connaissances et ses explorations. Du coup, il en oubliait presque sa situation.

Yan Tuo se mit à étudier en long, en large et en travers toute une variété de domaines de la science moderne, et se pencha davantage sur le mysticisme et la métaphysique des anciennes civilisations. Il en vint même à se demander s’il ne subissait pas un châtiment divin à cause de sa paresse et de ses retards permanents.

Il fit donc preuve de plus de diligence qu'avant son emprisonnement.


Il finit par voir la richesse et les vastes opportunités de son malheur — son temps était figé, ce qui voulait dire qu’il avait l’éternité devant lui ; il était la seule personne au monde, ce qui voulait dire qu’il avait toutes les ressources pour lui ; il avait déjà essayé de se tuer, en vain, ce qui voulait dire qu’il pouvait faire toutes les expériences qu’il voulait et tout explorer sans se soucier des risques.

Tant qu’il poursuivait ses recherches et ses études, il gardait l’espoir de trouver un moyen de regagner le monde normal et de défiger le temps.

Pendant cette période, il mena une vie normale et stable en apparence.

Quelque part, sa vie était même encore mieux — avant, il passait son temps seul à la bibliothèque à voir les couples qui étalaient leur amour devant les chiens seuls Les célibataires. (2). À présent, il avait un amant qui cuisinait régulièrement pour lui. Quand il rentrerait pour le dîner, Shi Jian allait lui éplucher des fruits, les couper en morceaux et le nourrir patiemment, parfois même il prenait Yan Tuo dans ses bras pendant qu’il le nourrissait.

Ils étaient le parfait exemple de ces couples qu’on aurait haïs au campus. Malheureusement il n’y avait plus personne pour les voir. Yan Tuo ne pouvait même pas voir son amant à ses côtés, bien qu’il puisse sentir sa présence.


Yan Tuo avait toujours cru que Shi Jian était un amant qu’il s’était imaginé. Tout en appréciant l’affection de ce dernier, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger en lui-même.

Au plus profond de mon cœur, ai-je toujours souhaité avoir un amoureux qui pourrait s’asseoir sur mes genoux à la bibliothèque pendant qu’on mangerait un morceau ? Ou bien que ce soit moi qui sois assis sur ses genoux ? Ou bien que je le prenne dans mes bras ?

Pas étonnant que j’ai un dédoublement de personnalité. Mon cœur est-il trop barbare et sans harmonie ? Ces désirs ne me ressemblent pas, d’ordinaire.



Notes du chapitre :
(1) Le temps scellé.
(2) Les célibataires.






Commentaires

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Tu n'as pas rempli tous les champs !


Kayachoumin a écrit le 2021-01-27 18:06:17
L’auteur est allé trop vite non ? je suis un peu choquée