Ancient Gods Sanctuary 3

Chapitre Trois : Confusions


Avec l’impression de revenir de très loin, elle ouvrit les yeux. Elle vit un visage inconnu penché vers elle mais cela ne la fit pas réagir immédiatement. Elle cligna des yeux, sentant les derniers vestiges de sommeil la quitter. Le visage appartenait à un jeune garçon d’une dizaine d’années. Il avait des cheveux châtain coupés au bol et des yeux gris.

« Ah, tu te réveilles enfin ! »

Shao Paï réalisa qu'elle se trouvait allongée dans un lit et que le garçon semblait avoir attendu à son chevet un certain temps. Elle se redressa, un peu confuse. Elle ferma les yeux, inspira profondément et la sensation de rêve disparut entièrement. Les idées de nouveau claires, elle croisa le regard de l’enfant. Ce dernier souriait d’un air ravi.

« Tu as faim ? demanda-t-il. Mon grand-frère est déjà parti travailler mais il reste de la soupe ! »


En tant que déesse, Shao Paï n’avait pas réellement besoin de se nourrir — son pouvoir pouvait alimenter son corps pendant de nombreux mois si nécessaire — mais les dieux mangeaient par gourmandise ou pour reprendre des forces plus rapidement. Étant donné qu’elle avait pas mal marché depuis Olympias, elle accepta volontiers. Cela parut enchanter son jeune hôte.

« Super ! je vais la mettre à réchauffer tout de suite ! Il y a de l’eau dans la cuvette, si tu veux te rafraîchir. »


Sans perdre plus de temps il quitta la pièce en courant presque, débordant d’énergie juvénile.


Shao Paï sourit avec indulgence puis se leva. Ses bottes se trouvaient au pied du lit ainsi que le bouclier d’Artémis. Comme il s’agissait de l’attribut d’un autre dieu, son vol n’allait pas rester impuni. Si elle croisait le moindre dieu grec avec, elle se ferait aussitôt attaquer et cela pourrait attirer l'attention sur elle. De plus, elle évitait autant que possible de se dématérialiser car d’autres dieux auraient pu sentir ses déplacements — Myst Nail, pour ne citer que lui. Heureusement qu'elle avait plus l'habitude des efforts physiques que les autres dieux. Toute cette situation était contraignante mais si elle en était réduite à cela, c'était bien pour une raison très importante et très précise.


Après une rapide toilette, elle quitta la chambre et arriva tout de suite dans la pièce principale. La maison où elle se trouvait semblait assez modeste, sur un étage, avec seulement trois pièces, mais elle était bien entretenue. Ils se trouvaient dans la forêt, un peu isolés du village le plus proche. Le garçon l’attendait déjà à table, ayant rempli pour elle un bol de soupe fumante.

« C’est du ragoût de lapin, l’informa-t’il. Tu sais, celui que mon frère a attrapé hier… avant de te trouver ! »


À cette évocation, les souvenirs lui revinrent : elle se rappela où elle se trouvait et aussi comment elle était arrivée là. L’homme de la maison, le fameux grand-frère, avait posé des collets dans la forêt. La veille, alors que la nuit était déjà tombée, elle s’était pris le pied dans un de ces collets et s’était cognée la tête contre un tronc. Il semblait que le grand-frère était arrivé peu après et l’avait trouvée inconsciente. Il l’avait délivrée et ramenée chez lui pour qu’elle se remette. Quelle honte pour une déesse. Heureusement qu'aucun autre dieu avait vu ça !


« Si tu n’avais pas repris connaissance dans la journée, on aurait appelé un médecin, fit l’enfant. Mais tu vas bien maintenant, n’est-ce pas ? »

Shao Paï hocha la tête. Elle s’assit à table et goûta au fameux ragoût : délicieux. Le jeune garçon l’observait attentivement sans se cacher.

« Je m’appelle Kohé, » fit-il au bout d’un moment.

La déesse lui sourit et prit enfin la parole :

« Ravie de te connaître, Kohé. Et je te remercie pour la nourriture. Tu sais quand ton frère va rentrer ? J’aimerais le remercier pour m’avoir porté secours hier.

- Il reviendra pour le déjeuner. Dis, tu veux bien m’aider à le préparer ? »


Shao Paï ne put refuser devant tant d’insistance. Il semblait que Kohé vivait seul avec son frère. Devinant une histoire malheureuse derrière, Shao Paï ne chercha pas à en savoir plus. D’ailleurs Kohé possédait une joie de vivre communicative et il semblait ravi d’avoir une femme à la maison. Sans doute cherchait-il un modèle maternel. Le repas préparé était simple mais nourrissant : des pommes de terre cuites au beurre et du sauté de lapin. Ils ne semblaient pas très riches mais vivaient convenablement.

« Mon grand-frère travaille dur tous les jours, confirma Kohé en secouant ses cheveux bruns coupés au bol. Il aurait aimé travailler dans une bibliothèque parce qu’il adore lire et sait un tas de choses, mais il n’y en a pas dans notre village. Alors il va couper du bois et chasse ce qu’il peut.

- Ton frère me paraît être quelqu’un de très bien, » commenta Shao Paï en l’aidant à mettre la table.

Kohé hocha la tête avec enthousiasme.


La porte s’ouvrit soudain et un homme entra, un fagot de bois dans les bras. Bien bâti, de longs cheveux blonds très clairs, quasiment platine, et des yeux d’un bleu transparent, il parcourut la pièce du regard avant d’écarquiller les yeux en voyant Shao Paï.

« Kohé, s’écria-t-il, ne me dis pas que tu as demandé à notre invitée de t’aider ?! Cela ne se fait pas ! »

Ne voulant pas que le petit se fasse disputer par sa faute, Shao Paï intervint :

« Ne te fâche pas contre lui. Ça m’a fait plaisir de l’aider. C’est aussi pour vous remercier tous les deux de votre hospitalité. »


L’homme semblait hésitant. Il déposa le petit bois près de l’âtre et s’épousseta les genoux en se relevant.

« C’est que… mon petit-frère peut être un vrai tyran parfois…

- C’est pas vrai ! répliqua l’intéressé en gonflant les joues.

- Il a été adorable, fit Shao Paï.

- Oui, c’est comme ça qu’il réussit à mener son petit monde à la baguette, confia le grand-frère avec un soupir. Méfie-toi de lui. »

Shao Paï éclata de rire en voyant l’air vexé de Kohé.

« Au fait, je m’appelle Ménestan. Tu connais déjà Kohé… Je m’excuse encore pour hier, tu sais… Personne ne va jamais aussi loin dans la forêt, je n'aurais pas cru que mes collets pouvaient attraper autre chose que des lapins !

- Ce n’est pas de ta faute, fit Shao Paï en agitant la main. J’étais si épuisée que je ne voyais plus où je mettais les pieds. Je n’avais qu’à faire plus attention. »


Ménestan hocha la tête. Il regarda soudain la femme blonde d’un air perplexe, comme s’il essayait de se rappeler de quelque chose.

« Grand-frère, intervint Kohé, va te laver les mains avant de manger ! »

Cela sortit Ménestan de sa léthargie et il secoua la tête en souriant.

« Qu’est-ce que je disais, un vrai tyran ! »

Pourtant, il obéit et passa dans la pièce voisine.


Quand il revint, la table était prête et ils s’installèrent tous les trois. Kohé semblait ravi de la présence de Shao Paï et il était plus enjoué que d’ordinaire, aux dires de son frère.

« Nous n’avons que très peu de visites, expliqua ce dernier, et le village n’est pas assez proche. Kohé reste tout seul une grande partie de la journée.

- Ça ne me dérange pas, fit le jeune garçon en haussant les épaules. J’ai de quoi m’occuper ici, entre la cuisine, la vaisselle et le ménage…

- Pauvre petit esclave, » se moqua gentiment Ménestan.

Kohé lui tira la langue pour toute réponse.


« Mais au fait, reprit soudain l’homme, on parle de nous mais on ne sait rien de toi… »

Shao Paï avala une pomme de terre et prit un air songeur.

« Eh bien… il n’y a pas grand-chose à dire. Je voyage d’un bout à l’autre du monde, sans jamais me fixer.

- N’est-ce pas dangereux pour une femme de voyager seule ? En plus, tu n’as même pas d’arme avec toi… juste un bouclier, à ce que j’ai vu. »

Shao Paï tiqua à la mention du bouclier. Elle devrait se montrer plus prudente à ce sujet.

« J’ai… hum… J’ai toujours eu beaucoup de chance jusqu’à présent, c’est vrai. Oh, Kohé, ce sauté de lapin est vraiment délicieux ! Rappelle-moi quelles herbes tu as mis dedans ? »

La diversion parut fonctionner et le sujet s’éloigna d’elle… du moins pour un temps.

~*~

Ménestan ne travaillait plus avant la soirée, moment où il irait relever ses collets. Il passa l'après-midi à enseigner à Kohé les mathématiques et la lecture en se servant de ses nombreux livres. Shao Paï parcourut sa collection par pure curiosité : il y avait un peu de tout sur tout et beaucoup d’ouvrages de seconde main. Mais dans l'ensemble ce n’était pas trop mal pour un simple villageois. La plupart d’entre eux ne savaient même pas lire ! Cependant il était vrai que Ménestan était loin d’être un simple villageois, même s'il l'ignorait encore.


Shao Paï l'observa du coin de l’œil. Comme pour cette fille, Alinda à Hartros, il n'y avait eu qu'une petite étincelle de reconnaissance fugitive dans leurs yeux mais cela n’avait guère duré. Bah, elle n’avait pas encore lancé l'appel après tout. Il faudrait qu'elle songe sérieusement à le faire bientôt mais elle avait toujours eu pour habitude de retarder ce moment le plus possible : elle ne s'y ferait jamais !


Elle tressaillit soudain en sentant une présence familière non loin. Un sourire sans joie étira ses lèvres. Alors ça y est, ça recommençait… Elle reposa le livre qu’elle tenait en main et se tourna vers ses hôtes. Au lieu de se concentrer sur les explications patientes de son frère, Kohé avait les yeux fixés sur elle, le visage indéchiffrable. Shao Paï s'avança vers eux.

« Est-ce que je peux te confier mes affaires un moment ? » demanda-t'elle à Ménestan.

Ce dernier la regarda d’un air perplexe.

« Euh… oui… pourquoi ? tu dois te rendre quelque part ?

- J’ai de très vieux amis qui viennent me rendre visite. Je vais juste leur dire bonjour ! »

Ménestan pencha la tête, perdu.

« De vieux amis ? Mais comment…

- Je compte sur toi pour veiller sur mes affaires ! le coupa la déesse en quittant la pièce. Juste au cas où, ne sortez d'ici sous aucun prétexte quoi que vous puissiez entendre ! »


Les deux frères clignèrent des yeux, surpris par une telle sortie. Shao Paï ferma la porte de la maison derrière elle puis se mit à courir en direction de la présence qu'elle avait ressentie. Elle ne se dématérialisa pas tout de suite afin de ne pas attirer l'attention sur la demeure qu’elle venait de quitter.

« Silène, Murio ! songea-t-elle. Comment m'ont-ils retrouvée aussi vite ? »

Elle eut un sourire amer. C’était certainement un coup de Myst Nail. Mais peu importait, elle gagnerait de toute façon. Et elle allait même en profiter pour s'amuser un peu !

~*~

Marchant le long d’un sentier forestier, les deux chevaliers se concentraient pour sentir la présence de la déesse qu'ils recherchaient. Silène était tout sauf ravie.

« Pourquoi le maître nous envoie-t'il ici ? maugréa-t-elle.

- Cesse de te plaindre, répliqua Murio. Notre mission actuelle est de récupérer le bouclier d’Artémis. Notre maître ne veut pas laisser cette affaire traîner plus que nécessaire. »

Il lui lança un regard interrogateur et demanda soudain avec un sourire impudent aux lèvres :

« Aurais-tu peur de te casser un ongle ? »


La réaction de sa camarade à cette blague inappropriée ne se fit pas attendre : elle le frappa au visage sans aucune douceur.

« Idiot ! marmonna-t-elle.

- Non, sérieusement, insista-t'il, le maître n’a jamais rien dit sur le fait que tu sois une femme mais il n’a que deux chevaliers, tout comme maître Zeus sauf qu'au moins ce sont deux hommes. Même si le nombre de chevaliers n'est en rien une preuve de force, les autres dieux ne peuvent s'empêcher de faire des comparaisons. Notre maître ne peut pas se permettre la moindre faiblesse, tu le sais. »

Silène croisa fièrement les bras sur sa poitrine généreuse.

« En quoi le fait d’être une femme est une faiblesse ? Je suis bien plus forte que la plupart des hommes chevaliers !

- C'est exact, songea Murio en la dévisageant, mais tu n'as pas leur sang-froid et je redoute que cela ne t'attire un jour de graves ennuis. »


« Bonjour ! » fit soudain une voix au-dessus d’eux.

Les deux chevaliers levèrent la tête, interloqués. Une femme blonde se tenait assise sur une branche, bien haut dans un des arbres qui bordaient le sentier. Elle leur souriait d'un air amusé.

« Tu es… » commença Murio en fronçant ses sourcils.

La femme se laisser tomber à terre et se releva sans souci : une preuve de sa divinité car un tel saut aurait forcément blessé un mortel. Silène se raidit, prête à combattre.

« Je me disais bien que j'avais senti la présence de chevaliers dans le coin. Si je ne me trompe pas, vous êtes Silène et Murio, les chevaliers de Myst Nail ? »


Les deux chevaliers échangèrent un regard surpris. Cette attitude ne correspondait en rien à Shao Paï, la déesse qu'ils recherchaient.

« C’est exact, fit Murio en plissant ses yeux bleu acier. À qui avons-nous l'honneur ? »

La femme leur sourit.

« Je suis Mine Dias, déesse des Rivières. »

Un silence décontenancé s'installa. Le visage de Silène restait imperturbable tandis que Murio plissait le front. Il existait bien une Mine Dias, déesse antique des Rivières, mais…

« Hum… Cela fait un moment qu'on ne vous avait pas vue, » commenta-t-il prudemment.

À vrai dire cela fait bien cent ans. Depuis quelques décennies, les dieux antiques semblaient s'évanouir dans la nature et nul ne savait ce qu’il advenait d'eux ainsi que de leurs chevaliers. Ce grand secret était férocement caché aux dieux grecs qui pensaient juste que les dieux antiques désertaient Olympias. S'ils venaient à apprendre la vérité, qui sait alors comment ils réagiraient ?


Murio ne put s'empêcher de froncer les sourcils. L'apparence de Mine Dias ne correspondait pas à son apparence habituelle mais peut-être qu'elle l'avait modifiée pour s'amuser, comme le faisaient assez souvent les dieux.

« Où sont vos chevaliers ? lança subitement Silène. Et pourquoi ne vous êtes-vous pas présentée à notre maître, votre souverain ? »

La déesse conserva son sourire malgré la suspicion à peine voilée de la chevalière.

« Oh là là, ça en fait des questions ! Mon chevalier — car je n’en ai qu'un seul — est à Spirès pour me chercher un livre. Et je ne suis pas allée voir Myst Nail parce que j'avais des choses bien plus importantes à faire.

- Plus importantes que de présenter vos hommages à votre roi ? »

Mine Dias sembla montrer enfin un peu d'agacement.

« Eh oui, répliqua-t-elle. J’ai été absente depuis un bon bout de temps et j'avais autre chose à faire que de le voir ! Mais bien entendu, se reprit-elle, je comptais bien le saluer dès que possible. »


Les deux chevaliers se consultèrent à nouveau du regard. Murio haussa les épaules.

« Si vous me disiez un peu ce qui se passe ? » demanda soudain Mine Dias.

Silène et Murio la fixèrent avec suspicion mais le visage de la déesse n'exprimait rien d’autre qu'un sincère intérêt.

« Effectivement, fit-elle devant leur étonnement, je sais encore deviner quand on me cache quelque chose. D’ordinaire, Myst Nail n'est pas aussi à cheval sur l’étiquette. »

Elle avait vu juste. Murio soupira.


« Toutes nos excuses, maîtresse Mine Dias, mais une déesse antique a attaqué deux déesses grecques et a volé l'attribut de l'une d’elles la nuit dernière. Nous sommes actuellement à sa recherche.

- Eh bien, je comprends que Myst Nail soit fâché de cet incident. Connaissez-vous l'identité de la voleuse ?

- Il s'agirait de maître Shao Paï…

- Ah ! je ne peux pas dire que cela me surprenne énormément de sa part. Vous avez dit déesse donc c'est à nouveau une femme ? Sa période masculine n'aura pas duré longtemps… Bon, je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Attraper cette voleuse est votre priorité absolue, n’est-ce pas ? »


Silène fit un pas vers elle.

« Cela pourra attendre. Il se trouve que notre devoir est aussi de vous escorter jusqu’à notre maître. Il sera très heureux de vous revoir, j'en suis sûre.

- Oh, vous croyez ? Mais comme je l'ai dit, j'ai des affaires importantes à régler avant de…

- Rien n'est plus important que cela, croyez-moi. Je suis obligée d'insister. »

Le sourire de la déesse se crispa légèrement.

« Je ne comprends pas une telle urgence. Vous êtes sûrs qu’attraper Shao Paï n'est pas plus important ?

- Laissez-nous décider nous-mêmes de nos priorités, assura Silène avec un sourire moqueur. À moins que vous n'ayez une raison particulière de ne pas vouloir nous suivre ?

- N… Non, bien sûr que non ! Qu'est-ce que vous vous allez imaginer ?! »


Silène hocha la tête.

« Pourquoi ne pas rappeler votre chevalier ? Une déesse ne devrait jamais se déplacer seule, ce n'est pas convenable.

- Eh bien, au contraire de votre maître, je n'ai qu’un seul chevalier. Par conséquent je suis obligée de me débrouiller comme je peux.

- À vrai dire, poursuivit Silène en levant un doigt, il n'y a qu'une seule déesse à ma connaissance qui refuse la présence de ses chevaliers à ses côtés. Je suis sûre que vous voyez de qui je veux parler…

- Mais je vous l'ai dit, c’est un cas de force majeure. »

Silène posa une main sur la poignée de son sabre et se mit à tourner autour de la déesse comme autour d’une proie.

« Oui, bien sûr, un cas de force majeure… Dis, et si tu arrêtais un peu de nous prendre pour des imbéciles ? »


La déesse soupira… et une soudaine explosion s'empara des lieux. Des arbres se déracinèrent à la périphérie, la terre fut parcourue par un frémissement et un nuage de poussière et de débris se souleva. Quand l'écho de l’explosion disparut, on put voir un cratère de plusieurs dizaines de mètres de diamètre. Silène et Murio étaient parvenus à se protéger au dernier moment et ils étaient juste un peu égratignés. Quant à Shao Paï, elle avait abandonné toute prétention d’être Mine Dias et elle se tenait au centre de la dépression provoquée par son attaque. Son visage était sombre quand elle fixa les deux chevaliers de son ennemi.


« Vous auriez mieux fait de croire à mon histoire, leur avoua-t'elle d’un ton de regret. Cela vous aurait évité des souffrances inutiles…

- Parce que tu crois que j'ai peur de toi ? » lança Silène d'un ton de défi.

La déesse de la Destruction lui sourit.

« Tu n’as pas changé, Silène. Toujours aussi fière, malgré le fait que tu ne sois rien d’autre qu'une chevalière ! »

Silène grinça des dents. Maintenant que Shao Paï ne faisait plus semblant, son attitude avait changé du tout au tout et elle ne cachait plus son mépris constant pour les chevaliers — y compris les siens !


Murio fit un pas vers elle mais sans aucune intention d’attaquer — d’ailleurs il n'en aurait pas eu le droit.

« Maître Shao Paï, fit-il, notre maître vous enjoint de rendre le bouclier que vous avez dérobé et aussi de ne pas oublier votre affaire en cours. »

Shao Paï eut un sourire moqueur.

« Il est si pressé que ça de se faire tuer ? Je ne savais pas qu'il avait des tendances suicidaires !

- C’est plutôt toi qui es suicidaire ! intervint Silène avec insolence. C’est le dernier combat et tu choisis de te réincarner en femme ?! Aurais-tu perdu l’esprit ?

- Ma chère Silène, tu peux causer ! Toi aussi, tu es une femme. N'est-ce pas toi qui disais tout à l'heure que tu étais plus forte que bien des hommes chevaliers ? La même chose s'applique à moi : homme ou femme, je reste Shao Paï, le dieu de la destruction. Ou la déesse, peu importe… et ma puissance n'a pas non plus varié. »


Silène serra les poings, le visage tendu.

« Tu n'as décidément pas changé, constata-t'elle. Quel était le but de ton imposture ? Tu espérais vraiment nous faire croire que tu étais Mine Dias ? »

Shao Paï posa les mains sur les hanches avec un sourire narquois.

« Non, je voulais juste voir combien de temps vous mettriez avant de réagir… Et pour tout dire, vous avez été trèèèès lents. Enfin on ne peut pas attendre beaucoup de vivacité d'esprit de la part de simples chevaliers… »

Murio préféra intervenir avant que la conversation ne tourne au vinaigre — surtout que c'était déjà bien parti pour !

« Maître Shao Paï, nous vous demandons de nous remettre le bouclier d’Artémis, répéta-t'il. D'ailleurs pourquoi l'avoir pris ? »


La déesse antique fit la moue.

« Cela ne te concerne en rien, Murio, répliqua-t'elle. Cela ne concerne même pas Myst Nail. Je n'ai pas que lui à l'esprit, voyez-vous. J'ai également d’autres préoccupations… »

Silène ne put retenir un ricanement, ce qui lui valut un regard mauvais de la part de l’autre femme.

« Au fait, reprit-elle sur un autre ton, comment avez-vous su que je me trouvais ici ? »

Shao Paï avait pourtant pris toutes les précautions possibles : elle avait privilégié la marche plutôt que de se matérialiser, et le fait de se mêler aux mortels aurait dû lui assurer une certaine sécurité. Elle fixa les chevaliers d’un air méfiant. Elle n'avait jamais eu confiance en cette engeance et ne s'en cachait pas !


« C’est notre maître qui nous l'a dit, révéla Murio.

- Étrange qu'il ait su comment me trouver. Est-ce qu'il se souviendrait... ? » songea la déesse.

Ce serait un point qu’elle devrait éclaircir avec lui… parmi tant d'autres.

« Bon, fit-elle à voix haute, je présume que nous en avons terminé ?

- Comment ?! s'exclamèrent les deux chevaliers, médusés.

- Ben oui, vous ne pouvez pas me combattre donc vous ne pouvez pas me forcer à vous rendre le bouclier. Alors on va dire que j’ai remporté cette manche et on va en rester là. »

Comme si de rien n'était, elle leur tourna le dos.

« Attends ! la héla Silène.

- Oh, ne vous en faites pas, leur lança-t'elle par-dessus son épaule. Vous aurez bientôt l’occasion de vous battre. Dites à ce cher Myst Nail que je passerai lui rendre visite sous peu. Après tout, nous avons une affaire en cours. »


Et son sourire féroce ne laissait aucun doute sur ses intentions. Elle se dématérialisa sur ces mots. Impuissante, Silène sentit la rage monter en elle, à tel point qu'il lui fallut l'extérioriser par un cri du fond du cœur :

« La prochaine fois que je te vois, je te tuerai !!! »

Haletante, elle se redressa et fixa l'endroit où avait disparu la déesse. Derrière elle, son compagnon la contemplait d'un air inquiet.

« Silène… » songea-t'il.

~*~

Quand elle revint chez les deux frères, l'ambiance était bien morose. Ménestan était assis à table, l'air abattu, tandis que Kohé attendait au coin du feu. Dès qu'elle ouvrit la porte, ils levèrent la tête vers elle et leur soulagement fut évident.

« Te voilà de retour ! » s’écria Ménestan.

L'air de rien, elle s’avança au milieu de la pièce.

« Ben oui, je n'allais pas partir comme ça !

- Et alors, tu as vu tes amis ? » demanda le jeune garçon.

Ménestan se leva aussitôt, fâché :

« Kohé, c'est une question très indiscrète ! »


À ses côtés, Shao Paï tenta de calmer le jeu.

« Allons, ce n’est pas si grave que ça ! Et puisque tu tiens tant à la savoir, poursuivit-elle en se tournant vers l’enfant, je les ai vus et nous avons bavardé.

- Et l'explosion ? demanda-t'il innocemment.

- Euh… »

Shao Paï fut à court d’explications. Elle n'aurait pas cru qu'ils étaient assez proches pour l'entendre.

« Mmm… Aah… comment dire… »


Kohé la laissa patauger un moment avant de lancer un regard triomphant à son grand-frère.

« Tu vois, je te l'avais bien dit ! »

Ménestan soupira et ses épaules s'affaissèrent.

« Je ne voulais pas te croire, mais… »

Il se tourna vers Shao Paï qui ne comprenait plus rien à ce qui se passait. À sa plus grande surprise, il s'agenouilla devant elle et baissa la tête !

« Pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnue, ô déesse !

- Ah mince… tu as deviné… »

Shao Paï était bien embêtée. Elle n'aimait pas se faire remarquer au milieu des mortels. C'était toujours un signe de malheur imminent lorsqu’un dieu était reconnu parmi les mortels — de malheur imminent pour les mortels, bien entendu ! Shao Paï estimait que ces malheureux avaient déjà une vie bien assez courte comme ça alors il était inutile de la leur raccourcir davantage !


Un point la dérangeait toutefois :

« Comment avez-vous su ? » s’enquit-elle.

Ménestan lança aussitôt un regard gêné vers son petit-frère qui, au contraire, prit un air ingénu :

« Ben… J'ai accidentellement vu l'objet que vous transportez… le bouclier… et je l'ai tout de suite reconnu ! Il était dans un des livres de mon grand-frère ! C'est comme ça que j'ai su qui vous étiez.

- Le bouclier ? répéta Shao Paï. Mais alors…

- Divine Artémis, reprit Ménestan, je vous supplie de nous pardonner. Si nous avions su qu’une déesse nous faisait l'honneur de sa présence, nous aurions prévu un grand festin. Quand je pense que Kohé a eu l'audace de vous demander de faire la cuisine ! »


C'en était trop : Shao Paï éclata de rire sans pouvoir s’arrêter. Ils la prenaient pour Artémis ? À cause du bouclier ? La vraie déesse de la chasse aurait eu une attaque si elle le savait ! Les deux mortels la fixaient sans savoir que faire. Ménestan paraissait soucieux tandis que Kohé se retenait de rire à son tour.

« Divine ? tenta tout de même l'aîné. Divine Artémis, quelque chose ne… »

Sa crise de fou-rire repartit de plus belle, à tel point qu'elle dut s’asseoir par terre, incapable de conserver son équilibre plus longtemps. Elle finit par se calmer toutefois son corps était encore secoué de spasmes de rire.


« Tout va bien, Divine Ar… »

Elle leva une main pour le faire taire, sentant qu'elle allait exploser de rire à nouveau s’il l'appelait une fois encore par ce nom.

« Ça va, assura-t’elle en ressuyant les larmes au coin de ses yeux. Pff, cela faisait une éternité que je n'avais pas autant ri !

- Aurais-je dit quelque chose de… d'amusant ? »

Le ton était prudent. D’après les récits, les dieux étaient impulsifs et difficiles à comprendre. Le moindre geste, même le plus anodin, pouvait être considéré comme une offense et sévèrement puni.


« Non, c’est juste que… je ne suis pas Artémis. »

Ménestan cligna des yeux.

« Mais pourtant… le bouclier…

- Oh oui, c'est bien le sien. Je le lui ai emprunté. Affaires de dieux, vous voyez le genre. »

Ménestan voyait surtout qu'il n’avait aucune intention de voir le genre d'affaires dont il pouvait s'agir.

« Bon, reprit Shao Paï, justement, je suis venue le récupérer.

- Vous partez déjà ? demanda Kohé d'un ton de regret. Vous ne pourriez pas rester encore un peu ? »


À côté de lui Ménestan fit les gros yeux. L'enfant ne se rendait pas compte des risques qu'il encourait à parler ainsi à une déesse. Cependant Shao Paï ne s'offusqua de la question. Elle s'approcha et tapota la tête du garçon. (À côté, Ménestan faillit faire une attaque en pensant qu'elle allait changer son frère en autre chose.)

« Je dois partir, mon garçon, fit-elle. Mais qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour ? »

L’enfant hocha la tête, tout sourire.

« D’accord, nous nous reverrons ! »


Shao Paï n’eut pas le cœur de le contredire. Cela dit, les mortels vieillissaient et mouraient si vite… Les dieux mouraient aussi, mais ce n'était pas pareil : ils pouvaient aussitôt se réincarner dans un embryon, accélérer leur croissance et retrouver leur apparence adulte en un court laps de temps.


La déesse alla dans la chambre pour reprendre le bouclier. Quand elle revint, Ménestan lui tendit un linge clair.

« Pour le recouvrir, Divine, proposa-t’il. J’ignore si ce sera nécessaire, mais…

- C’est inutile, lui assura-t’elle, mais merci quand même. »

Pour ne pas le gêner, elle prit le linge et en recouvrit le bouclier.

« Merci encore pour tout, » fit-elle.

Les deux frères l'accompagnèrent jusqu'à la porte et la regardèrent s'en aller. L'air pensif, Kohé ne détacha pas son regard d'elle jusqu'à ce qu'elle disparaisse de sa vue.






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