Ancient Gods Sanctuary 5

Chapitre Cinq : Premier combat


L’aube se leva sur le village de Méthax ainsi que sur la maison de la clairière située à sa périphérie. Quand Shao Paï descendit, Éland et Alecto s'étaient déjà levés pour préparer la table du petit-déjeuner. À l'étage les deux autres sœurs se préparaient également pour la nouvelle journée. Il semblait que toute la maisonnée était bien matinale.

« Bonjour ! » l'accueillit Éland avec un sourire plein d'entrain.

Il était bien habillé en ce jour car Shao Paï lui avait demandé la veille de l'emmener au village afin de voir les temples jumeaux d’Apollon et Artémis. En réalité elle souhaitait narguer les dieux en promenant le bouclier d'Artémis dans son temple consacré.

« B'jour, » répondit-elle d’une petite voix et en se frottant un œil.


Éland s'en soucia aussitôt :

« Vous avez mal dormi ? Le lit était trop dur ? Ou pas assez ? Dites, vous n'allez pas détruire la maison pour ça, hein ? »

Shao Paï avait visiblement du mal à émerger de son sommeil, peu habituée qu'elle était à dormir comme une mortelle.

« J'ai mis du temps avant de m’endormir, c'est tout, » expliqua-t'elle.

Le jeune homme en soupira de soulagement. Shao Paï retint un sourire… avant de froncer les sourcils. Quelque chose n'allait pas, mais quoi ?

Avant qu'elle ne puisse approfondir cette impression, une question d'Alecto la déconcentra :

« Alors c'est décidé, tu repars dans la journée ?

- Oui, acquiesça la déesse, une fois que que ton frère m'aura emmenée au village et que j'aurai vu ce que je voulais, je reprendrai ma route. »

D'ailleurs elle avait remis sa tenue de voyage, une tunique blanche et courte ainsi que de longues bottes, celle que Mégère réprouvait tant — peut-être désirait-elle la faire enrager une dernière fois ?

« Je n'aime pas rester trop longtemps au même endroit, poursuivit-elle, le regard perdu dans ses souvenirs. J'ai toujours eu envie de bouger, de voyager librement… C’est la vie que je préfère ! conclut-elle en haussant les épaules.

- C’est dommage, fit Alecto d’un air peiné. C'est plus amusant quand tu es là ! »

Derrière elle, Éland approuva vivement. Shao Paï ne put s'empêcher de sourire.

~*~

À l'extérieur, les oiseaux célébraient gaiement l'arrivée du nouveau jour. La forêt paraissait paisible si ce n'était pour deux intrus.

« C’est une bien jolie maison, commenta l'un d'eux.

- Dommage pour ses occupants qu'elle se trouve là, » répondit le second, une femme.

Cachés dans le feuillage des arbres, Silène et Murio observaient l'endroit où se trouvait leur cible.

« Pourquoi faut-il toujours qu'elle aille chez des mortels ?! » se plaignit Silène.

Il était vrai que la déesse de la destruction n'avait aucune demeure fixe hormis celle d’Olympias — mais elle n'y était jamais et cela bien avant que les dieux antiques n'aient commencé à déserter cet endroit. Elle voyageait sans cesse dans les royaumes mortels, se mêlant à eux en évitant de révéler son statut de divine.


« Le maître dit qu'il a toujours été comme ça depuis le commencement, répondit Murio d’un air désintéressé. Il m'a même confié une fois que Shao Paï n'avait jamais tué de mortels. »

Silène retourna l’information dans sa tête sans pouvoir lui donner un sens. Les dieux ne se souciaient guère de tuer des mortels ou non, cependant n'importe quel dieu avait déjà mis fin à la vie d'un mortel que ce soit pour le punir ou bien par inadvertance. La chevalière se concentra de nouveau sur la maison dans la clairière.

« Ne perdons pas plus de temps en bavardages, fit-elle en fronçant les sourcils. On ferait mieux d'agir tout de suite avant qu'elle ne nous repère. »


Tandis qu'elle se relevait, prête à bondir à terre, Murio l'interpella :

« Silène, je sais que tu lui en veux personnellement et je comprends pourquoi mais… ne franchis pas les limites. »

Sa compagne en resta muette d'indignation avant de le fusiller du regard.

« De quoi je me mêle ?! » répliqua-t'elle.

Et elle se laissa tomber, coupant court à toute protestation de la part de l'autre chevalier.

~*~

Shao Paï fut soudain parcourue d'un terrible frisson. Alors que la fratrie terminait tranquillement son petit-déjeuner autour de la grande table ovale en bois, elle se figea.

« Mais, songea-t'elle, ce sont eux ! »

Elle ne les attendait pas si tôt et certainement pas pendant qu'elle était entourée de personnes vulnérables. Elle se leva brusquement, poussant sa chaise en arrière, et tapa des deux mains sur la table. D'un air mortellement sérieux, elle cria à la famille qui la fixait avec stupeur :

« Il faut sortir d'ici ! VITE ! »

Ses mots furent noyés sous la déflagration d'une soudaine explosion.


De l'extérieur une lumière vive engloutit la demeure, un son assourdissant envahit le silence paisible, son écho résonnant à des kilomètres à la ronde, puis un violent incendie s'empara de la maison. Les arbres autour furent en grande partie déracinés sous le souffle de l'explosion et des débris de bois et de pierre jonchaient désormais la clairière : tout le deuxième étage avait été détruit, ce qui restait était la proie des flammes et une longue colonne de fumée grise s'élevait vers le ciel. Aucun mortel à l'intérieur n'aurait pu survivre.


Silène et Murio s'approchèrent de l'incendie, les flammes crépitant sèchement. La chevalière porta une main à sa bouche, l'air faussement contrit.

« Je crois que j'y suis allée un peu fort, non ?

- Bah, ce n'étaient que des mortels après tout, » relativisa Murio.

Ils entendirent un bruit dans les buissons derrière eux et se retournèrent vivement, prêts à affronter leur ennemi. Mais ce fut seulement Éland qui en sortit — comment s'était-il retrouvé là ? — l'air terriblement choqué. Son regard passa de la maison en flammes aux deux étrangers qui n'avaient rien à faire là et qui semblaient un peu trop calmes face à un tel désastre. Il comprit aussitôt qu'ils étaient les auteurs de cette destruction. Sa stupeur lui fit perdre tout bon sens et il se mit à les invectiver alors même qu'il aurait dû se rendre compte qu'ils n'étaient certainement pas mortels.

« Hé, c'est MA maison que vous venez de démolir ! »


Le regard que lui décocha Silène était si glacial et méprisant qu’il en resta figé sur place.

« Misérable mortel, » fit-elle d'une voix grave et menaçante tout en s'avançant lentement vers lui.

Éland fut soudain incapable de respirer comme s'il se trouvait au fond de l’eau. Il se replia sur lui-même puis se laissa tomber à terre, cherchant désespérément à aspirer un peu d'air en vain.

« Quand un dieu te regarde, poursuivit Silène sur le même ton, tu dis ’Amen’… Et quand un dieu juge ton insignifiante vie si irritante qu’il te fait l'honneur de la prendre… tu dis… »

Les larmes aux yeux, la langue pendante, Éland était persuadé qu’il allait mourir.

« ’Amen’ ! conclut la chevalière.

- Laisse-le tranquille ! » intervint une voix familière.

C'était Shao Paï, adossée contre l'un des rares arbres intacts. Elle non plus n'avait pas été touchée par l’explosion — mais c'était moins surprenant de la part d'une déesse.


Les deux femmes s'affrontèrent du regard. Silène se mordit la lèvre.

« Shao Paï, fit-elle en désengageant son sabre de son fourreau avec un clic, tu te montres enfin ! »

Elle porta un large coup latéral. Le tronc de l’arbre contre lequel s'appuyait la déesse fut proprement tranché par l’onde de choc du coup de sabre… mais Shao Paï ne se trouvait déjà plus là !

« Ah ! » s’exclama Silène en sentant sa présence juste derrière elle.

Elle se tourna vivement et recula d'un bond afin de préserver une certaine distance de sécurité. Mais Shao Paï ne s'intéressait déjà plus à elle. S'approchant d'Éland, elle leva une main au-dessus de lui et l'effet fut immédiat : il pouvait respirer à nouveau !


Voyant cela, la rage de Silène s'accrût et elle plissa les yeux.

« Shao Paï ! »

Sa voix tonna dans toute la clairière.

« Viens te battre si tu l’oses ! »

Elle brandit son sabre, bien décidée à en découdre avec la déesse qu’elle haïssait tant. Au moins cela lui valut l’attention de cette dernière : Shao Paï se tourna vers elle avec un sourire condescendant.

« Chère Silène, dois-je te rappeler que les dieux ne combattent pas les chevaliers ? De plus, vous n'êtes pas de taille contre moi.

- Silence ! lui intima la chevalière. Je vais quand même te tuer !

- Non, tu ne peux pas. Écoute un peu ce que je te dis ! »

Pendant cet échange, Murio ne cessait de songer :

« Où sont ses chevaliers ? Le maître a pourtant dit qu’elle les avait appelés cette nuit… »

Son regard circonspect se porta sur la déesse ainsi que sur le mortel qui se tenait derrière elle, l'air clairement dépassé par les événements. Il le regarda vraiment et pas comme s’il faisait seulement partie du paysage, et la ressemblance fit jaillir une idée incongrue dans l'esprit du chevalier : et si… ?


De son côté, Shao Paï écarquilla soudain les yeux.

« Nous avons un petit problème, murmura-t'elle à l’homme à ses côtés. Il va falloir que tu t'occupes d’eux tout seul.

- Quoi ?! s'écria Éland en écarquillant les yeux.

- Un invité imprévu va faire son apparition. »

Elle semblait soudainement très tendue.

« Mais que voulez-vous que je fasse ? poursuivit Éland en levant les mains avec impuissance. Ce sont des dieux ! Vous avez bien vu ce qu'ils ont fait à ma maison, non ?! »

Shao Paï fit claquer sa langue dans un mouvement d'impatience.

« Je ne sais pas ce que tu racontes mais fais ce que je te dis, un point c’est tout ! Tu ne vas pas commencer à me désobéir maintenant, bon sang ! »


Murio et Silène se figèrent soudain. Dans un seul mouvement ils se tournèrent vers l'entrée de la clairière où une silhouette imposante se découpa soudain contre la lumière du jour.

« Maître ! » s’écrièrent-ils avec stupeur.

Il s'agissait bien de Myst Nail, vêtu de son armure noire ainsi que d'une longue cape bleue foncée. Ses deux chevaliers s'agenouillèrent aussitôt sur son passage tandis qu’il s'avançait dans la clairière. Il s’arrêta près de Silène sans pour autant la regarder.

« Silène, fit-il d’une voix grave et neutre, nous aurons à parler plus tard. »

La chevalière rétrécit ses yeux mais baissa néanmoins la tête en signe de soumission.

« Bien, maître… »


Poursuivant sa progression, le dieu du mal finit par arriver en face de l'autre déesse.

« Shao Paï… »

Elle le fixa un moment avant d'arborer un sourire réservé.

« Myst Nail, c’est toujours un plaisir de te voir. »

Galamment, il lui prit la main droite et la porta à ses lèvres en un baisemain distingué.

« J'ai grand plaisir à voir que tu n'as pas été blessée dans l’explosion provoquée par mes chevaliers, fit-il. Par contre on ne peut pas en dire autant de cette masure de mortels. Les débris ont volé à des centaines de mètres à la ronde et parmi eux… quelques effets personnels que j’ai croisés en chemin… »

Ne voyant pas où il voulait en venir, la déesse antique avait froncé les sourcils tout au long de son discours.

« En particulier ceci, » poursuivit Myst Nail en repoussant un pan de sa cape sur son épaule droite.


Avec stupeur, Shao Paï vit le bouclier d’Artémis accroché à sa ceinture. Elle retint une exclamation indignée avant de finalement affaisser les épaules en signe de résignation.

« De tous les endroits où il aurait pu atterrir, il a fallu que ce soit sur ta route… »

Avec un sourire satisfait, le dieu fit d’un ton d’évidence :

« Malheureusement pour toi, la chance semble être de mon côté dans cette bataille.

- Un dieu qui croit à la chance, fit Shao Paï en secouant la tête, j'aurai vraiment tout vu. »


Elle fit surgir une cape du néant puis s'en entoura. Quand elle la retira en un geste ample, sa tenue de voyage s'était transformée en armure de cuir vert foncé tandis que ses longs cheveux blonds étaient à présent retenus en une épaisse tresse qui lui arrivait jusqu'aux cuisses. Elle était prête à se battre, il ne manquait que son attribut — une épée — à invoquer.

« Eh bien, nous pouvons à présent commencer, annonça-t’elle.

- Ne sois pas si pressée, l'admonesta son adversaire. Cela va être notre ultime bataille après tout. Nous ferions mieux d’en savourer chaque instant.

- Que proposes-tu alors ?

- Et si nous laissions d’abord nos chevaliers s'affronter ? »

Shao Paï tenta de dissimuler son malaise.

« Pourquoi pas ? Laisse-moi juste parler deux secondes à mon chevalier, d'accord ? »

Myst Nail hocha la tête.


Avec un soulagement évident, Éland vit la déesse revenir vers lui. Il remarqua son air crispé ainsi que sa nouvelle tenue.

« Vous voilà enfin ! s'écria-t'il. Mais qu’est-ce qui se passe ?

- Écoute-moi bien et ne discute pas, répliqua-t’elle durement. Il va falloir que tu te battes contre ces deux-là. Je ne sais pas quand les autres vont arriver alors ne compte pas sur eux et fais de ton mieux ! »

Éland ne put en croire ses oreilles : elle lui demandait d'affronter ces deux… monstres ? Lui, un simple mortel ? Paniqué, il l'interpella alors qu'elle s'apprêtait à repartir :

« Mais c’est du délire ! Je n’y arriverai jamais ! »

Elle se tourna à moitié vers lui, l’air clairement agacé.

« Ne fais pas l'enfant ! C'est un ordre ! »

Sans plus lui prêter d’attention, elle se dirigea de nouveau aux côtés de l’autre dieu. Éland ramena son regard sur les deux chevaliers qui avaient détruit sa maison.

« Elle est complètement cinglée ! songea-t'il sans plus se soucier du respect dû aux dieux. Je vais me faire tuer ! »

Était-ce un de ces jeux tordus dont les dieux raffolaient tant ? Une nouvelle punition pour les mortels insolents ? Ou tout simplement une terrible méprise ? En tout cas Éland ne voyait aucun moyen d'y réchapper.


Dans le camp adverse, Silène passa sa main gauche sur la lame de son sabre dégainé.

« Laisse-moi m'occuper de lui, » proposa-t'elle à son camarade.

Ce dernier soupira.

« Tu veux juste te défouler sur lui parce que le maître est intervenu entre Shao Paï et toi... »

Cela eut le don de la rendre furieuse.

« Et alors ?! siffla-t'elle. Ce ne sont pas tes affaires ! »

Sans plus attendre, elle s'élança vers son ennemi. Cette fois Shao Paï ne pouvait pas intervenir pour le sauver et Silène allait pouvoir prendre sa revanche sur ce substitut.


À quelques pas de lui, elle bondit et tint son sabre à deux mains au-dessus de sa tête. Elle l'abattit lourdement sur le jeune homme qui, par réflexe, se jeta sur le côté afin d'éviter l'assaut meurtrier. La pointe de l'épée fendit le sol tandis qu'Éland tombait à terre, sa joue heurtant douloureusement les cailloux de la clairière. Il n'eut même pas le temps de se ressaisir que déjà il sentit une coupure cuisante sur son autre joue : Silène venait de lui égratigner le visage et sa lame reposait à présent sur sa gorge. Désespéré, il se redressa sur les coudes tandis que son adversaire le toisait avec mépris :

« Dis adieu à la vie. »


Arborant un sourire satisfait devant la tournure des événements, Myst Nail commenta :

« Silène a l'air d'être en pleine forme ! Dommage qu'on ne puisse pas en dire autant de ton chevalier... »

Contre toute attente, Shao Paï sourit d'un air défiant et répliqua sans se tourner vers lui :

« Ne t'inquiète pas pour lui, il va s'en sortir. »

Le dieu du mal se renfrogna. C’était tellement typique de la part de Shao Paï de ne jamais s'avouer vaincue même quand tout semblait laisser croire à sa défaite. Le plus énervant était qu'elle parvenait tout de même à s'en sortir en dépit de toutes les éventuelles difficultés. Pouvait-on parler de chance insolente dans ce cas ou bien tout simplement de pure inconscience ? Les avis étaient partagés. En tout cas Myst Nail était fermement décidé à ne pas la laisser gagner cette fois, quoi qu'il puisse lui en coûter.

« Si tu le dis... » concéda-t'il de mauvaise grâce.


En tout cas, quelle que puisse être la source de la confiance de la déesse, Éland ne la partageait absolument pas. Il fixait avec effroi la lame étincelante qui allait bientôt lui ôter la vie. Impuissant, il était tétanisé.

« Je vais mourir, songea-t'il, tout ça parce que j'ai voulu venir en aide à une déesse. Mes parents avaient bien raison : On ne doit jamais se mêler des affaires des dieux ! Mais il est trop tard pour moi... »

La demeure qu'avaient bâtie ses parents n'était plus que ruines et flammes ; il pouvait en sentir la chaleur derrière son dos. Il ne lui restait plus rien. Résigné, il ferma les yeux dans l'attente du coup fatal. Quand soudain...

Grand-frère !


Il sursauta et écarquilla les yeux. Il pouvait entendre la voix de ses sœurs dans son esprit, l'exhortant à lutter.

Grand-frère, tu es le plus fort de toute la terre !

Aie confiance en toi...

Tu vas y arriver.

Cette simple pensée lui redonna du baume au cœur même s'il s'agissait sans doute d'une hallucination auditive. Il serra les poings.

« Je... Je ne dois pas abandonner, » se dit-il.

Sans qu'il le remarque, les flammes qui ravageait sa maison s'inclinèrent doucement dans sa direction, le frôlant presque.

« Mes sœurs sont toujours en vie, je peux le sentir. Je dois me battre pour elles ! »


Avec un sourire triomphant, Silène lui lança une dernière saillie :

« Tu n'es qu'un minable. Je vais t'écraser comme une punaise ! »

C'en fut trop pour le jeune homme. Sa fureur éclata et l'aveugla de telle sorte qu'il n'eut même pas conscience d'agir : sa main se leva d'elle-même tandis que les flammes s'accrurent et s'enroulèrent autour de son poignet.

« LA FERME !!! » hurla-t'il en projetant toute sa haine vers elle.

Les flammes parurent suivre son humeur car ce fut une véritable vague écarlate qui se rua vers la chevalière. Surprise par cette réaction inattendue, cette dernière se protégea en croisant les bras devant elle et fut projetée en arrière, volant littéralement dans les airs. Quelque chose de ferme mais délicat interrompit son recul, l'empêchant de tomber. Elle tourna la tête : c'était Murio.

« Merci, » soupira-t'elle en se redressant.


Ce dernier gardait les yeux fixés sur leur adversaire, l'air mortellement sérieux.

« Il vient juste de s'éveiller, songea-t'il. Le combat sera plus dur à présent mais... je préfère qu'il en soit ainsi ! »

En effet Éland était bien un des chevaliers de Shao Paï, celui qui maîtrisait le feu. Suivant les ordres de sa maîtresse, il s'était réincarné dans une famille de mortels et avait enfoui le souvenir de sa véritable identité ainsi que ses pouvoirs au plus profond de lui. Il n'avait pas joué la comédie lors de sa rencontre avec la déesse : tant qu'elle ne l'avait pas appelé, il lui était impossible de se souvenir d'elle. Tout au plus avait-il eu une vague sensation de reconnaissance et un désir profond de la servir. Maintenant que son pouvoir lui était revenu, le reste allait suivre tout naturellement.


Du côté des dieux, Myst Nail n'en croyait pas ses yeux.

« Ne me dis pas que ton chevalier n'était pas encore réveillé ! Pourquoi as-tu attendu le dernier moment ? »

Shao Paï ne répondit rien. Le dieu du mal détourna le regard, morose.

« On dirait vraiment que tu ne prends pas ça au sérieux... Cela compte-t'il si peu pour toi ? »

Shao Paï posa une main sur sa joue et le força à croiser son regard.

« Myst Nail, crois-moi, fit-elle avec conviction, il n'y a rien de plus important pour moi. »


Ils gardèrent les yeux fixés l'un sur l'autre pendant un long moment avant qu'il ne renifle de doute. Saisissant sa main pour la retirer de son visage, il la questionna :

« Où sont tes autres chevaliers ?

- Je ne sais pas, avoua-t'elle. Je leur ai dit de me rejoindre, ils auraient déjà dû être là.

- Tu es sûre de les avoir correctement appelés, au moins ?

- Il n'existe pas de mauvaise façon de le faire. »

Il porta la main à sa bouche, ses yeux se rétrécissant.

« Quelque chose n'est pas clair. Je n'aime pas ça du tout... »

Shao Paï ne semblait pas partager son inquiétude.

« Rien n'a jamais été clair avec nous de toute manière, répliqua-t'elle en haussant les épaules. Si cela te dérange tant que ça, nous pouvons différer... ou bien tout annuler.

- Non, » répliqua fermement Myst Nail.

Sa réponse était entièrement prévisible et arracha un sourire amusé à la déesse blonde.


Quant à Éland, sa vie était incroyablement chamboulée. Entouré de flammes, il ne ressentait pourtant aucune peur ou inconfort, seulement un formidable sentiment de puissance. Grisé par ce nouveau pouvoir, ses lèvres se retroussèrent en un sourire féroce. Plus rien ne comptait à ses yeux que cette plénitude... et cette soif de vengeance alors qu'il voyait devant lui la femme qui s'était tant amusée à le torturer.

« Cette pétasse arrogante va comprendre sa douleur maintenant ! » songea-t'il avec une joie mauvaise.

Il était devenu quelqu'un de complètement différent mais ne s'en souciait guère. Il tendit son bras gauche et les flammes s'enroulèrent autour, obéissant à sa volonté. Cette fois ce fut une véritable mer de feu qui se rua vers Silène, menaçant de l'engloutir.


Cette dernière campa sur ses positions et resserra sa prise sur son sabre. Elle ferma les yeux pour rassembler son énergie puis les rouvrit brusquement. D'un coup elle fendit l'air de bas en haut, créant un souffle violent qui se heurta directement aux flammes écarlates qui avançaient vers elle. Les deux attaques se confrontèrent. Dans un rugissement assourdissant, la mer lutta et résista mais finit par céder avant de se fendre en deux. Les flammes retombèrent de chaque côté, s'éteignant aussitôt qu'elles touchèrent le sol, mais le souffle de l'attaque de Silène ne s'arrêta pas pour autant : il continua à fendre l'air droit devant jusqu'à atteindre Éland. Stupéfait, ce dernier sentit un filet de sang couler sur son front, descendant le long de l'arête de son nez. Silène remit tranquillement son arme dans son fourreau.

« La puissance n'est rien sans la maîtrise, » fit-elle dignement.


Trop choqué pour réagir, Éland ne remarqua même pas la main qui surgissait de derrière lui. Elle se posa sur ses yeux et sa tête fut tirée en arrière, exposant ainsi sa gorge contre laquelle se posa la lame d'un poignard. La voix grave de Murio chuchota à son oreille :

« Terminé pour toi, petit chevalier. »

Il tourna la tête vers son maître pour obtenir sa permission, ce que Myst Nail lui accorda d'un hochement de tête. La lame glissa un peu plus près de la gorge d'Éland, faisant couler son sang de nouveau.


Soudain, un sifflement fendit l'air et l'extrémité d'un fouet s'enroula autour du bras de Murio, éloignant par conséquent la lame de la chair fragile. Ce dernier chercha du regard son agresseur tandis que Silène dégainait de nouveau son sabre.

« Qui a osé ?! » lança Murio d'une voix tonnante.

Une voix spectrale et sifflante lui répondit :

« Tu ne laisseras point répandre le sang de ta propre famille... Telle est notre devise ! »

Trois silhouettes monstrueuses surgirent soudain du néant : flottant au-dessus du sol, on ne voyait que le haut de leurs corps et c'était déjà bien assez comme ça. La peau d'un mauve cadavérique, les cheveux pourpres dressés vers le ciel, leurs joues étaient baignées de larmes écarlates de la même couleur que leurs yeux. Au nombre de trois, l'une d'elles tenait le fouet qui avait empêché Murio d'aller au bout de ses intentions meurtrières, la seconde tenait une lourde masse hérissée de pointes acérées, quant à la dernière... elle ne tenait aucune arme. Les mains aux longs doigts crochus étaient sagement jointes devant elle et son visage dissimulé par une capuche.


En les voyant, Myst Nail se plaça instinctivement devant Shao Paï pour la protéger et s'écria :

« Que faites-vous donc ici ?! Les Furies ! »

Pour toute réponse, la première d'entre elles tira sur le fouet d'un coup sec. Surpris, Murio fut entraîné à la suite et obligé de lâcher Éland. Traîné au sol jusqu'aux Furies, il arriva en-dessous de celle dont le visage était caché. Elle se pencha vers lui et sa voix enjôleuse s'éleva :

« Dis-moi, chevalier, voudrais-tu voir mon visage ? »

Affolée, Silène lui enjoignit aussitôt :

« Non, Murio, ne la regarde pas sinon... »

Trop occupée à avertir son camarade, elle en oublia sa propre sécurité et la dernière des Furies en profita pour se glisser derrière elle avec un sourire qui n'augurait rien de bon. Sa masse d'arme s'abattit lourdement sur le crâne de la chevalière qui s'effondra, inconsciente. Impuissant, Murio serra les dents. La Furie qui le tenait en respect posa une main aux longs ongles noirs sur son épaule.

« Il ne reste plus que toi, mon beau.

- Ça suffit maintenant !!! »


La voix puissante claqua dans l'air, forçant chacun à se figer sur place. Myst Nail avait perdu patience et s'était avancé dans la clairière.

« Vous allez vous calmer avant que je n'oublie qu'un dieu n'est pas censé combattre des chevaliers ! »

La Furie au visage caché prit la parole :

« Pourquoi tant de colère, maître Myst Nail ? Nous ne faisons que protéger notre frère... »

De la main, elle désigna Éland qui s'était laissé tomber à terre à bout de forces. Le roi des dieux antiques la saisit par le col, le visage déformé par la colère.

« Votre frère ? répéta-t'il d'un ton incrédule. Est-ce là votre excuse pour vous mêler de mes affaires ? C’est ce que Héra vous a demandé de dire ? »


Shao Paï intervint en lui prenant le bras.

« Ce n'est pas une excuse, elles disent la vérité, confirma-t'elle. Il se trouve que mon chevalier s'est réincarné dans la même famille qu'elles.

- Shao Paï, fit Myst Nail en la fixant du regard.

- Maîtresse Shao Paï ne faillit pas à sa réputation, fit la Furie au fouet.

- Elle sait reconnaître un dieu ou un chevalier même avant son éveil et même s'il a modifié son apparence ! »

La déesse de la destruction eut un sourire modeste.

« J'ai toujours eu ce don en effet, et il m'a souvent été utile. »


Ce n'était pas de la chance et encore moins de l'intuition. Quand Shao Paï était face à un dieu ou un chevalier, même si ce dernier n'avait pas encore conscience de son identité ou avait utilisé son pouvoir pour changer son apparence temporaire, elle pouvait voir sa véritable essence et par conséquent connaître son nom. Elle était la seule parmi les dieux à y parvenir et ne s'était jamais caché de ce talent, prenant même un malin plaisir à dérouter ses interlocuteurs. Toutefois il y avait deux dieux dont elle ne pouvait discerner l'essence véritable : Myst Nail et Zeus. Comme le premier ne changeait jamais d'apparence physique, il ne posait aucun problème. Pour le second, c'était une toute autre histoire. Tout comme elle, Zeus aimait changer d'apparence dans la mesure du possible, ce qui avait sans doute nourri les nombreux mythes sur toutes ses spectaculaires métamorphoses !

Personne ne savait d'où lui venait ce pouvoir. Quand on lui posait la question, elle faisait comme si elle ne savait rien non plus mais au fond d'elle, elle était tout à fait consciente de la raison pour laquelle elle possédait une telle capacité.

« C'est le prix que je paie pour mes péchés... et c'est aussi pour cette raison que je suis la seule à me souvenir de tout, » songea-t'elle tristement.


Stupéfait par la nouvelle de ces liens de parenté, Myst Nail se tourna vers la déesse d'un air à la fois réprobateur et déçu.

« Shao Paï... alors tu avais tout prévu, n'est-ce pas ?

- Oh ça va, » répliqua-t'elle d'un ton excédé.

Elle se tourna vers lui, les sourcils froncés.

« Tu sais que Zeus est louche ! Il faut toujours qu'il fourre son nez dans mes affaires ! Comment aurais-je pu prévoir à l'avance que les Furies, les chevalières d'Héra, allaient se réincarner dans la même famille que mon chevalier ? »

Un silence suivit sa déclaration, puis...

« Tu le savais, affirma le dieu antique.

- Non ! je ne le savais pas ! » répliqua-t'elle en se hérissant.


À quelques pas de là, Éland observait cette situation irréaliste, toujours assis à terre. Le sang coulait encore en un mince filet le long de son front mais également sur sa gorge, là où la lame de Murio avait effleuré sa peau. Il sentit tout à coup une main se poser sur son épaule ainsi qu'une voix mélodieuse qui l'appela :

« Grand-frère ! »

Il se tourna et sursauta légèrement en voyant la Furie au visage caché près de lui. Elle ne semblait pourtant pas vouloir l'attaquer. Ébahi, il demanda :

« Vous... Vous êtes vraiment mes sœurs ? »

C'était tout ce qu'il avait pu comprendre de la conversation précédente. Pour le reste, il se sentait impuissant et perdu. La sensation d'invincibilité qui s'était emparée de lui durant son combat contre Silène avait entièrement disparu et il commençait à douter que cela soit vraiment arrivé.

« Évidemment, » répondit la créature en souriant et en repoussant sa capuche en arrière.

De longs cheveux châtains roux tombèrent en cascade, des yeux bleus étincelèrent, les joues constellées de taches de rousseur... Il s'agissait bien de Tisiphone, sa plus jeune sœur.... mais avec quinze ans de plus !


Éland en resta bouche bée, les yeux écarquillés. Prévenante, sa sœur l'aida à se relever.

« Mais... et les autres ? » demanda-t'il.

Il se tourna vers les deux Furies restantes... et poussa un cri de stupeur. Au lieu des créatures de cauchemar qu'il avait vues, il reconnut ses sœurs : Mégère n'avait pas changé mais Alecto avait également vieilli de quelques années.

« Je n'y comprends rien, avoua-t'il.

- C'est pourtant simple, fit Tisiphone à ses côtés. Nous nous sommes éveillées à notre véritable nature donc notre enfance est terminée. Mégère était éveillée depuis longtemps déjà mais elle devait attendre sur nous deux. Elle nous a laissé le temps de profiter encore un peu de notre enfance puisque notre maîtresse n'avait pas encore fait appel à nous. Cependant, avec l'arrivée de maîtresse Shao Paï et des chevaliers de maître Myst Nail, nous avons été forcées d'accélérer notre éveil afin de répondre au danger imminent qui menaçait notre famille.

- Hmm, » fit Éland mais il était encore perdu.

Tout cela lui semblait irréel. Ses sœurs étaient des déesses ? Ou plutôt des chevalières comme elles disaient, au service de la grande Héra, reine des déesses grecques ? Cela ressemblait à une histoire.


« Bien, coupa Myst Nail en fronçant les sourcils pour contenir son irritation, maintenant que le cours est terminé... »

Il se tourna vers Shao Paï et lui saisit le menton avec fermeté.

« Vu l'intervention déloyale des Furies, je déclare que tu as perdu cette bataille. Je te conseille de partir à la recherche de tes chevaliers qui semblent s'être égarés dans la nature et de les rassembler à Olympias. Je te laisse une semaine pour cela après quoi je viendrai t'affronter à nouveau, que tu sois prête ou non. Est-ce clair ? »

Shao Paï serra les poings mais ne put que s'incliner.

« Très clair. »

Tandis que Murio récupérait une Silène toujours inconsciente, Myst Nail tendit le bouclier d'Artémis à l'autre déesse.

« Au fait, du moment que tu te rends à Olympias, tu en profiteras pour rendre son bouclier à Artémis. Franchement que voulais-tu faire avec ? »

Shao Paï se força à le regarder dans les yeux d'un air neutre.

« Rien du tout, mentit-elle. Cette gamine m'avait simplement énervée. »

Myst Nail la dévisagea un moment avant de hocher la tête. Il se dématérialisa avec ses chevaliers et le calme revint sur la clairière, excepté pour le crépitement des flammes qui ravageaient encore la demeure familiale d'Éland.


« Partis, » nota Mégère avec un soulagement évident.

Cette détente fut de courte durée alors que Shao Paï darda un regard furieux sur le groupe des Furies qui entouraient leur frère. Comme une volée de pigeons, ces dernières s'éparpillèrent bien vite quand la déesse antique avança résolument vers eux. Il ne resta plus qu'Éland qui leva les mains en s'écriant :

« Mais je n'ai rien fait !

- Justement ! » répliqua Shao Paï en le frappant violemment au visage.

Tandis qu'elle passait ses nerfs sur lui, les Furies observaient la scène avec frayeur. Alecto s'agrippa au bras de son aînée et hasarda :

« On ne devrait pas faire quelque chose pour lui ? Tu parlais de protéger notre famille... »

Mégère semblait tout aussi réticente à l'idée d'intervenir.

« Si tu as une suggestion... »

La seule à être pragmatique fut la plus jeune :

« Il vaut mieux fuir. Quand je pense que c'est nous qu'on appelle les Furies... »


Mais leur tentative de retraite ne passa pas inaperçue. Shao Paï interrompit sa correction pour les interpeller :

« Une petite minute ! »

D'un geste négligent, elle relâcha Éland qui tomba lourdement à terre, sans réaction après ce sévère passage à tabac. La déesse s'avança vers les trois femmes qui frémirent à son approche. Elle s'adressa à Mégère, l'aînée des sœurs.

« Vous allez transmettre un message à Zeus de ma part.

- C'est-à-dire, fit Mégère d'un ton embarrassé, il n'est pas encore réincarné alors... »

Shao Paï la saisit brutalement par les cheveux, lui tordit la tête en la forçant à s'agenouiller et poursuivit comme si de rien n'était :

« Tu lui diras que s'il se mêle encore de mes affaires, je le tuerai.

- Oh, rien que ça, » fit la chevalière tandis qu'une larme se formait au coin de son œil.

Mais la déesse n'avait pas encore fini :

« Pas une fois, ni deux, ni trois... mais un million de fois, voire plus encore ! Et chaque mort sera encore plus douloureuse que la précédente ! »

Terrifiées, les Furies ne se le firent pas dire deux fois lorsque Shao Paï relâcha leur aînée et siffla :

« Filez ! »

Elles disparurent aussitôt dans un souffle de vent.


Toujours étendu à terre, Éland ouvrit péniblement un œil. Tout son corps lui faisait mal et il se sentait aussi faible qu'un nouveau-né.

« Mes sœurs, songea-t'il avec tristesse, je n'ai même pas pu... leur dire au revoir... »

Il fut soudain rudement saisi par les cheveux et tiré debout. Le visage en colère de la déesse apparut dans son champ de vision.

« Tu comptes rester allongé encore longtemps ?! »

Il l'observa avec appréhension.

« Non, » fit-il dans un souffle.

Son cauchemar venait à peine de commencer.


Note de Karura : Shao Paï est vraiment une brute ! 😅

Au fait, c'est à ce point de l'histoire que j'avais laissé tomber la version BD. Vous avez pu remarquer une version couleur et une des dernières pages sans texte.






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