Ancient Gods Sanctuary 7

Chapitre Sept : Le commencement


Le vent soufflait, charriant une quantité incroyable de sable. Il était impossible de voir à plusieurs pas à la ronde. Le son était omniprésent, comme un hurlement de terreur ou de fureur. Personne de sensé ne se serait aventuré dehors par un temps pareil et pourtant un groupe de voyageurs errait dans le désert. Au nombre de treize, ils se déplaçaient en petits groupes, couverts d’une longue cape afin de protéger leur corps. Leur avancée était laborieuse, les grains acérés pénétraient dans le moindre pli des vêtements, déchirant la peau ou l'irritant sérieusement, rentrant dans les narines ou la bouche si on avait le malheur d'écarter un tant soit peu les lèvres, les yeux n’étaient pas non plus épargnés par le sable. Malgré tout pas un seul ne trébucha ou ne tomba de fatigue. Ils marchaient résolument et inexorablement sans s'adresser le moindre mot ou regard — ce qui aurait été impossible de toute façon au vu de la tempête qui faisait rage autour d’eux.

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S'il y avait eu des observateurs, la première chose qui les aurait marqués — en dehors du fait que ces inconscients se promenaient en pleine tempête — aurait été l'absence de bagages ou de provisions. Pourtant ces voyageurs paraissaient venir de loin. Ils avaient eu forcément besoin de se nourrir ou de se reposer à un moment ou un autre de leur errance. Mais ils n'avaient rien avec eux, seulement les vêtements sur leur dos qui n'offraient qu’une maigre protection contre la tempête. Ils ne portaient même pas une gourde d'eau à la ceinture comme s’ils n’avaient besoin de rien. Nul doute qu'ils auraient généré bien des questions s'ils avaient croisé qui que ce soit. Mais la tempête faisait rage aussi n'y avait-il personne d'autre dans le désert sans fin.


Qui sait combien de temps dura cette tempête ? Des heures, des jours, des années peut-être ? Malgré cela ces voyageurs avançaient encore et toujours sans jamais se reposer, telle la marche implacable du temps. Un jour toutefois, le vent cessa d’un coup et le sable retomba lourdement. Les marcheurs s'arrêtèrent également en regardant tout autour d’eux. Le silence soudain paraissait plus inquiétant que le bruit assourdissant qui n'avait cessé de les accompagner jusque là. Ils se regardèrent enfin, levèrent lentement et silencieusement les mains pour repousser leur capuche, dévoilant des visages variés mais arborant tous la même expression de perplexité.


L'un d'eux, un homme aux cheveux noirs et aux yeux rouges, s'avança au milieu du groupe et après un regard circulaire il fit d’une voix légèrement rauque :

« Est-ce que tout le monde va bien ? »

Aussitôt un concert de mots répondit en écho, comme s'ils se rappelaient enfin qu'ils pouvaient aussi parler. Le premier d'entre eux parut visiblement rassuré puis une femme s'approcha de lui. Elle avait de longs cheveux mauves et des yeux d’un vert profond.

« Où sommes-nous ? demanda-t'elle à mi-voix. Que faisons-nous en ces lieux ? »

L’homme la fixa, incapable de répondre.

« Qui sommes-nous ? » demanda un autre homme juste à côté d’eux.


La question fit taire tous les autres, créant une atmosphère de malaise. L'homme aux cheveux noirs et aux yeux rouges fut à nouveau le premier à briser le silence.

« Je me nomme Myst Nail, fit-il en frappant son torse de son poing. Je le sais au plus profond de moi et je sais de la même façon que nous sommes liés.

– Je suis… Hane Lath ! s’écria la femme à côté de lui, son visage s'illuminant d'émerveillement. C'est bien mon nom, j’en suis sûre ! Et je vous connais tous aussi ! »

Les noms fusèrent parmi eux, plus une réaffirmation qu'une découverte. Une seule personne resta muette, une femme aux longs cheveux blonds et aux yeux gris. Un peu en retrait comme si elle souhaitait passer inaperçue, elle avait le regard tourné non vers l'intérieur du cercle mais vers l'extérieur, loin vers l'horizon. Myst Nail l'aperçut puis s'avança vers elle.

Quand elle remarqua son approche, elle se tendit et le fixa avec appréhension. Il la contempla un moment avant de demander d’une voix douce :

« Et toi, quel est ton nom ? »

Elle se redressa fièrement.

« Je suis Shao Paï. »

Myst Nail hocha la tête. La femme soutient son regard un moment avant de se tourner vers les autres.

« Plutôt que de se demander où nous sommes, est-ce que l'un de vous se souvient d'où nous venons ? » demanda-t'elle à la cantonade.

Un silence stupéfait accueillit ses propos. Visiblement cette question n’avait pas effleuré les esprits.


« Juste vos noms ? reprit Shao Paï. Personne ne se souvient d'autre chose ? »

Quelques personnes secouèrent la tête d’un air impuissant. Shao Paï hocha la tête, lança un regard en coin à Myst Nail puis se détourna de nouveau pour regarder au loin.

« Qu’allons-nous faire ? demanda Hane Lath qui avait rejoint Myst Nail en silence. Où devons-nous aller ? »

Myst Nail observa un moment l'autre femme blonde qui avait remis sa capuche sur la tête et qui ne semblait guère désireuse de parler davantage. Finalement il soupira et fit :

« Nous allons continuer à avancer dans cette direction. »

Il désigna l'horizon que Shao Paï avait contemplé avant son interruption. La déesse blonde le regarda par dessus son épaule d'un air indéchiffrable.


Sans protester, le petit groupe reprit sa progression. Cette fois ce ne fut pas en silence mais en divisant gaiement. Leur absence de souvenirs ne les empêcha nullement de refaire connaissance et sous peu, des petits clans se formèrent par affinités. Myst Nail ouvrait le chemin avec Hane Lath tandis que Shao Paï refermait la marche, un peu en arrière. Plusieurs fois le dieu aux yeux rouges se retourna afin de s'assurer qu'elle les suivait toujours, à tel point que cela finit par attirer l'attention d'Hane Lath. Mais elle se pinça les lèvres et ne dit rien. Il n'y avait plus aucun souffle de vent et une fois les nuages rapidement dissipés, un soleil de plomb reprit ses droits dans le ciel. La chaleur se fit tout à coup suffocante mais aucune des personnes présentes ne sembla en souffrir. De plus personne ne se plaignit d'avoir soif.


Le soleil impitoyable finit sa course dans le ciel après plusieurs heures et les étoiles apparurent dans l'obscurité de la nuit. Le groupe s’arrêta pour les contempler et des cris d'émerveillement retentirent.

« Toutes ces lumières sont magnifiques, chuchota Hane Lath. Je crois bien que c’est la première fois que je vois un pareil spectacle. »

À ses côtés, Myst Nail hocha distraitement la tête. Il ne semblait guère passionné par les astres. Elle se tourna vers lui.

« À quoi penses-tu ? lui demanda-t'elle en glissant sa main dans la sienne, l'air de rien.

- J’ignore où nous devons nous rendre, reconnut-il après un moment d'hésitation. Nous ne pouvons quand même pas marcher sans fin ! »

Mais la déesse ne semblait pas partager ses inquiétudes.

« Si nous continuons à avancer, nous finirons bien par arriver quelque part, » fit-elle avec insouciance.

Myst Nail soupira mais ne rajouta rien.

~*~

Ils marchèrent encore longtemps avant de rencontrer d'autres gens. La nuit venait de tomber et ce furent les lueurs au sol qui les guidèrent. Un campement d'environ une trentaine de tentes s'étalait au pied des dunes, les feux de camp réchauffaient l'air froid de la nuit et permettaient de cuire la viande. Des hommes et des femmes à la peau sombre s'affairaient autour ainsi que quelques enfants. Toute cette agitation et ce bruit firent d'abord reculer les nouveaux venus mais Myst Nail s'avança résolument et les autres finirent par le suivre. Quand les gens du campement les aperçurent, ils furent méfiants à cause de leur peau claire, une couleur qu'ils n'avaient jamais vue de leur vie.

« Qui va là ? » demandèrent les gardes en pointant leurs sabres en avant.

Myst Nail se rapprocha et montra son visage.

« Je me nomme Myst Nail. Les miens et moi marchons dans ce désert depuis des jours. »

Incrédules, les gardes ne relâchèrent pas leur vigilance tandis que l'un d’eux allait chercher leur chef.


Ce dernier ne tarda guère à arriver, un homme d'âge mûr à la peau mate et aux yeux de velours noir. Ses cheveux étaient poivre et sel tandis que sa barbe arborait encore les couleurs de la nuit. Il observa le groupe de voyageurs d'un regard acéré.

« Étrangers, fit-il, vous dites avoir passé des jours dans le désert pourtant je ne vois ni eau ni vivres avec vous. Comment cela se fait-il ? »

Myst Nail haussa les sourcils.

« Eau ? Vivres ? Qu'est-ce donc que cela ? »

Le chef du campement les fixa avec stupeur. Autour de lui les gens murmurèrent :

« Des fous ? »

Le chef fronça les sourcils et poursuivit son interrogatoire.

« D’où venez-vous avec votre peau blanche ? D'où êtes-vous partis avant de traverser le grand désert ? »

Myst Nail secoua la tête.

« Nous ne le savons pas. Nous avons perdu notre chemin dans la tempête de sable. »


À ces mots les gens à la peau sombre s'agitèrent sans retenue. Même le chef ne put cacher sa stupeur.

« Une tempête ? répéta-t'il. Il n'y a jamais eu de tempête car les dieux veillent sur nous. La seule tempête de sable qu'il y a jamais eue, ce fut au commencement du monde. C'était il y a une éternité ! »

Myst Nail écarta les bras en signe d’impuissance.

« Je ne saurais dire s'il s'agit de cette tempête-là mais elle a duré fort longtemps, il est vrai. »

Un murmure parcourut les gens du désert :

« Des fous… ou bien… des dieux ? »

Ce dernier mot résonna soudain dans tout le campement, porté par l'air sec et froid, tourbillonnant dans les esprits jusqu'à ce que tous abandonnent leurs tâches et se rassemblent autour des nouveaux-venus, les dévisageant avec crainte et stupeur. Les voyageurs ne comprirent pas pourquoi ils étaient tout à coup le centre de l’attention générale et ils se regroupèrent plus étroitement, excepté Shao Paï qui ne broncha pas.


Myst Nail regarda tout autour de lui en fronçant les sourcils, évaluant la menace potentielle pour les siens, puis ramena son regard rubis sur l'homme d'âge mûr. Ce dernier déglutit avant d'oser demander :

« Eh bien, êtes-vous des fous ou bien des dieux ?

– Je l'ignore, répondit honnêtement Myst Nail. Qu'est-ce qu'un dieu ? »

Le murmure qui parcourut l'assemblée fut encore plus intense. Même les fous ne pouvaient ignorer les dieux. En plus ces gens ne ressemblaient à aucun de leur peuple, avec leur peau claire et leurs couleurs variées. Alors cela voulait dire que…

« Père, fit soudain un homme derrière le chef du campement, qu'est-ce qui nous prouve que ces gens disent la vérité ? S'ils sont bien des dieux, alors qu'ils nous fassent un miracle ! »


Quelques personnes hochèrent la tête tandis que d'autres ouvrirent de grands yeux scandalisés. L’homme à la barbe noire ferma les yeux.

« Jazir, mon fils, ne sais-tu donc pas qu'il est dangereux de provoquer les dieux ?

– Je ne fais que demander un signe, répliqua le jeune homme imperturbablement. Il ne suffit pas de se prétendre dieu pour en être vraiment un ! »

Sans attendre de réponse de la part de son père, il se tourna vers les étrangers d'un air arrogant. Il était jeune et beau et pensait savoir tout mieux que les autres.

« Alors ? les héla-t'il. Pouvez-vous accomplir un miracle et nous apporter la preuve que vous êtes bien ce que vous prétendez être ? »


Un silence expectatif prit possession des lieux. Les étrangers se consultèrent du regard, perdus, tandis que la méfiance s'emparait peu à peu des gens du campement. Avec un sourire triomphant, Jazir dégaina son sabre recourbé.

« Ce ne sont pas des dieux, cracha-t'il, juste des menteurs ! »

Il frappa la personne la plus proche de lui qui se trouvait être Shao Paï, séparée du groupe. La lame s’arrêta soudain à quelques millimètres de la femme aux cheveux blonds sans qu'elle ne fasse le moindre geste. Elle le fixa de ses yeux gris qui ne cillaient pas et, pris au piège dans ce regard infini, l'homme se mit à suer à grosses gouttes malgré la fraîcheur de la nuit.

« Tu n'as qu'une vie, fit la femme d'une voix grave. Ne la gaspille pas aussi inutilement. »

L'épée fut soudain réduite en sable et, déséquilibré, Jazir tomba en avant. Shao Paï s'écarta pour qu'il finisse sa chute dans le sable. Un murmure révérencieux parcourut la foule avant que d'un coup, tous se prosternent devant les dieux.

« Ce sont des dieux ! murmurèrent-ils. Les dieux nous sont apparus ! »

Tandis que les autres dieux étaient aussi étonnés que les gens du désert, Shao Paï resta stoïque et remit sa capuche sur sa tête.

~*~

Un grand festin fut rapidement organisé. Les dieux reçurent de nombreuses offrandes, principalement des vêtements soyeux. Assez étrangement Shao Paï se vit offrir une somptueuse robe par Jazir, le fils du chef du campement. Il semblait être tombé en adoration devant elle après son miracle. Il la suivait à une distance respectueuse, guettant le moindre de ses mouvements avec avidité, bien qu'elle ne semble guère remarquer son existence et déclina froidement son cadeau. Elle se montra aussi distante avec les siens quand ils s'étaient empressés de lui demander comment elle avait fait pour changer l'épée en sable et aussi s'ils en étaient capables eux aussi.

« Vous n'avez qu'à essayer, » leur avait-elle lancé froidement.

Même les plus enthousiastes eurent tout à coup le sentiment qu'il valait mieux qu'ils ne fassent rien tant qu'elle était là.


Alors que la lune poursuivait son chemin dans le ciel, les déesses furent invitées à se préparer sous une grande tente. Hane Lath vérifia qu'elles étaient toutes les sept présentes cependant il en manquait une à l'appel : Shao Paï. Avec un soupir de fatalité, elle sortit de la tente pour la chercher. Elle la trouva à la lisière du campement, fixant la lune avec fascination.

« Shao Paï, » appela-t'elle d’une toute petite voix.

Sans trop savoir pourquoi, la déesse blonde l'intimidait et l'agaçait en même temps. Pourtant elles ne s'étaient pas une seule fois adressé la parole. C'était un sentiment bien curieux. L'autre déesse se tourna vers elle, le visage de marbre.

« Tu viens te préparer avec nous pour le banquet ? »

Le silence lui répondit et les yeux gris la fixaient sans ciller. En déglutissant, la déesse aux cheveux noirs recula involontairement.

« Fais comme tu veux, » marmonna-t'elle d’un ton conciliant.

Elle quitta l’endroit avec empressement et éprouva un soulagement presque physique lorsqu'elle se trouva suffisamment loin.


Malgré le court délai, le festin fut grandiose. Les dieux goûtèrent pour la première fois à la nourriture et au vin proposés, et ils parurent apprécier grandement. Myst Nail et Hane Lath étaient assis à la table d’honneur avec les autres dieux autour d’eux. Les gens du campement qui ne s'occupaient pas du service étaient regroupés à l’écart, leurs yeux sombres fixés sur les dieux pâles qui avaient surgi du désert. Quant au chef du campement, il était prosterné devant la table des dieux.

« Al Kairo ? répéta Myst Nail en fronçant les sourcils. La cité impériale ?

– Notre empereur sera assurément honoré de vous recevoir, fit l'homme. Les prêtres vous rendront également hommage ainsi que tout notre peuple. »

Le dieu aux yeux rouges parut hésitant. À ses côtés, Hane Lath semblait plutôt disposée à s’y rendre.

« Ce sera un immense honneur pour mon humble clan que de vous escorter jusqu’à la cité, poursuivit le chef du campement. Nous attendrons votre décision. Pour le moment, profitez de ce banquet ! »


Il n'osait insister plus, craignant de s'attirer le courroux des dieux.

« J’aimerais y aller, glissa Hane Lath à l'oreille de son compagnon de table. Ces gens savent ce que nous sommes alors je suis sûre que nous devons nous rendre là-bas. »

Toutefois Myst Nail restait dubitatif. Son regard se porta sur le côté comme s'il cherchait quelqu'un.

« Je dois réfléchir à ce qui est le mieux pour nous, » fit-il pour temporiser.

Hane Lath ferma la bouche et n'en toucha plus mot de la soirée.

~*~

Lorsque le banquet prit fin et que tous se retirèrent, Myst Nail sortit de la tente généreusement prêtée par le chef du clan et s'enfonça dans la nuit froide, laissant Hane Lath derrière lui. Il traversa silencieusement le campement jusqu'à sa lisière. Là il vit sur une dune une silhouette solitaire éclairée par la lune. Il marqua une pause avant de reprendre son chemin vers elle. Il fronça soudain les sourcils et se tourna sur le côté. Son regard hostile se porta sur Jazir, le fils du chef du campement, qui était accroupi sur le sable, tourné vers la silhouette solitaire. Le bel homme se prosterna devant le dieu et tous les deux restèrent un moment dans cette position tendue. Finalement Myst Nail renifla de dédain avant de reprendre son avancée vers Shao Paï. Toute hostilité avait disparu en lui quand il la rejoignit. Elle portait toujours la même tenue de voyage et était assise en tailleur à même le sable, son fin visage immobile tourné vers l'horizon. Elle ne réagit même pas à son approche bien que Myst Nail se doutait qu'elle avait conscience de sa présence.


Après un moment de silence, il lui fit :

« Je ne t'ai pas vue au banquet.

- Pour quoi faire ? » répliqua-t'elle doucement.

Myst Nail soupira.

« Leur chef m'a proposé de nous escorter jusqu’à leur capitale, Al Kairo. Là nous serons reçus par leur empereur et nous apprendrons peut-être enfin ce que nous sommes supposés faire en ce monde. »

Shao Paï se tourna finalement vers lui et l'observa prudemment.

« Tu ne te rappelles vraiment de rien ? »

Il lui rendit son regard circonspect.

« Et toi ? » répliqua-t'il.


Les deux dieux se dévisagèrent un moment avant de détourner leurs regards par un accord tacite. Un silence pesant s'abattit alors.

« Que devrions-nous faire d'après toi ? reprit Myst Nail comme si de rien n'était. Suivre ces gens jusqu’à leur capitale ?

- Pourquoi me demandes-tu mon avis ? » marmonna Shao Paï.

Comme il ne répondait rien, elle soupira.

« Allez-y, décida-t'elle en fin de compte. Comme tu l'as dit, vous y trouverez sûrement des réponses. »

Myst Nail fronça les sourcils en analysant sa réponse.

« Tu ne veux pas venir avec nous ? » s’étonna-t'il.


La déesse blonde se leva lentement, époussetant un peu de sable dans sa longue cape.

« Je dois trouver mes propres réponses, murmura-t'elle. Mon chemin ne sera pas le vôtre. »

Myst Nail ouvrit la bouche pour dire quelque chose, tourmenté, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il finit par se mordre les lèvres.

« Tu es sûre de toi ? » demanda-t'il au bord de la supplique.

Shao Paï eut un sourire amer pour toute réponse.

« Quand pars-tu ? reprit-il.

- Cette nuit. »

Il la regarda d’un air impuissant.

« Que vais-je dire aux autres ?

- Les autres ? renifla-t'elle. Je doute que je leur manquerai beaucoup… »


En désespoir de cause, il soupira.

« Et cet homme ? fit-il soudain en regardant en direction du campement. Ce Jazir qui te suit partout ? Tu vas le laisser t'accompagner, lui ? »

Elle haussa les épaules d'un air totalement désintéressé.

« Qu'il me suive ou non, peu m’importe. »

Sentant la colère et la frustration monter en lui, Myst Nail préféra tourner les talons, les poings serrés.

« Fais comme tu veux, » lança-t'il entre ses dents.

Shao Paï le regarda s'éloigner d'un air las puis elle rajusta sa cape autour de ses épaules. L'infinité du désert l'attendait, une liberté à nulle autre pareille. Elle se mit en marche. Non loin derrière elle, Jazir lui emboîta le pas sans l'ombre d'une hésitation.

~*~

Ainsi que Shao Paï l'avait prédit, la nouvelle de son départ ne suscita que peu de remous parmi les dieux restants.

« Elle se tenait toujours à l’écart de toute façon, fit Hane Lath. On aurait dit qu'elle ne faisait pas partie des nôtres.

- Mais c'est quand même grâce à son intervention que nous avons été reconnus comme des dieux, » insista Myst Nail afin de la défendre.

Mais l’argument ne fit pas mouche.

« N'importe lequel d'entre nous aurait pu faire ça, répliqua Hane Lath avec indifférence. En tout cas elle ne manquera à personne ici. »

Du côté du peuple du désert, la disparition de la déesse et de Jazir fut la source de nombreuses rumeurs : la plus populaire était que les deux amants s'étaient enfuis dans le ciel étoilé afin de rester unis à jamais. On prétendit même que deux nouvelles étoiles brillaient désormais au firmament. Ainsi naissaient les légendes.


En dépit de tout cela, les dieux se rendirent à Al Kairo, escortés par la caravane. La cité impériale s’inclina devant eux et leurs prodiges — car les dieux s'étaient exercés à pratiquer des miracles durant leur voyage — et l'empereur les combla de présents. Quant aux prêtres, tout d’abord incrédules, ils durent rapidement reconnaître leur divinité devant les miracles qu'ils accomplissaient sans compter. Inspirés par le premier acte divin de Shao Paï, les dieux s'étaient rendus compte qu'ils pouvaient influer sur la matière à leur guise. Leur volonté contrôlait toute chose avec aisance et naturel. Comment aurait-il pu en être autrement puisqu'ils étaient des dieux ? Ils pouvaient également créer des objets en les faisant apparaître du néant. Par contre aucun ne tenta de créer d'être vivant car ils sentaient instinctivement un malaise en eux à cette idée.


Comme il ne seyait pas aux dieux de côtoyer de simples mortels, les prêtres leur firent bâtir Babelhu, un gigantesque palais au cœur des montagnes au plus profond du désert. Cette œuvre titanesque prit de nombreuses années, coûta de nombreuses vies mais quand elle fut achevée, les dieux en furent satisfaits. Ils se retirèrent dans ce palais immense, servis uniquement par des prêtres et se coupant du monde extérieur, excepté pour de brèves apparitions de loin quand des pèlerins bravaient le désert pour venir leur rendre hommage. Ils vécurent ainsi pendant très longtemps sans aucun trouble.

~*~

Le quinzième grand prêtre se présenta un jour devant Myst Nail et Hane Lath. Au fil du temps ils étaient naturellement devenus les souverains des dieux aussi les prêtres avaient-ils installés deux trônes dans la grande salle d'audience qui servait également de salle de banquet. On prétendait même qu'ils étaient amants mais nul ne savait ce qu'il en était vraiment et même parmi les dieux, personne ne se serait risqué à poser la question. Durant douze générations les dieux avaient vécu dans leur palais de Babelhu. Tandis que les prêtres vieillissaient et mouraient autour d'eux, ils n'avaient pas pris une ride. Ils n'avaient jamais quitté Babelhu non plus et se contentaient de l'adoration des prêtres qui les servaient ainsi que des foules de pèlerins qui s'assemblaient une fois tous les sept ans devant le palais du désert.


Le quinzième grand prêtre, déjà dans la force de l'âge, leur adressa ses dévouées salutations.

« Je viens vous faire part d'une bien étrange nouvelle, leur annonça-t'il. Cela fait un moment déjà que nous avons eu des échos à propos d’une nouvelle secte. Ils vénèrent une déesse — certainement une imposture — qui prêche la destruction et le chaos. Ces adeptes se sont déjà attaqués à nombre de vos temples et mettent en danger notre ordre établi. L'empereur lui-même s'inquiète de ces attaques répétées et très bien organisées. »

Myst Nail fronça les sourcils.

« En quoi cela nous concerne-t'il ?

– Nous avons tout d’abord cru que les soi-disant miracles de cette déesse n'étaient que des leurres il s'est avéré qu'elle possédait de réels pouvoirs. Nous avons capturé et interrogé certains des membres de cette secte et ils nous ont appris que leur déesse leur soutenait que nous autres adorions de faux dieux tenus en cage… »


Hane Lath laissa échapper un rire perlé.

« Cela prouve bien qu’il ne s'agit en aucun cas d'une déesse. Elle ignore qu'on ne peut pas nous retenir contre notre gré ! »

Le prêtre se força à sourire aussi mais il était loin de trouver la situation aussi amusante.

« C’est exact, mais… ce mouvement commence à prendre de l’ampleur. Récemment nous avons stoppé une tentative d'assassinat sur la personne de notre empereur. Les adorateurs de cette fausse déesse deviennent de plus en plus enragés, ils appellent à la révolte et convertissent les gens autour d'eux. Nous ne pouvons plus maîtriser cette vague de destruction et d’impiété.

– Qu’attendez-vous de nous exactement ? s’enquit la reine des déesses. En quoi vos affaires de mortels nous concernent-elles ? »


Le prêtre parut mal à l'aise. Il se mit à suer et à se tortiller sur place.

« C’est-à-dire… puisqu'elle se prétend déesse tout comme vous… ne devriez-vous pas vous sentir offensé ? N'éprouvez-vous donc aucune envie de la châtier pour son outrecuidance ? » demanda-t'il d'un ton rempli d'espoir.

Myst Nail prit un moment pour réfléchir à la question.

« Vous pensez que cette femme est une vraie déesse ? » demanda-t'il soudain.

Le prêtre ne put cacher son embarras.

« D’après nos sources, elle accomplirait des actes que l'on peut qualifier de… miracles. Cependant aucun de nos espions n'est parvenu à l'apercevoir.

- Je vois, fit Myst Nail en hochant la tête. Bien, je vais personnellement voir de quoi il en retourne. Si cette femme n’est pas une déesse, je le saurai assez rapidement. »


Hane Lath sursauta et même le grand prêtre eut l’air confus.

« Aller voir… tu veux dire dehors ? fit la déesse. Tu veux quitter Babelhu ? »

Le dieu aux yeux rouges se tourna vers elle.

« Je peux difficilement régler ce problème d’ici. En plus cette prétendue déesse croit que nous sommes enfermés alors elle ne s'attendra pas à me voir à l'extérieur. Sois sans crainte, il ne me faudra pas bien longtemps pour mettre fin à cette imposture. »

Malgré tout Hane Lath paraissait troublée.

« Laisse-moi venir avec toi, le supplia-t'elle.

- Pour quoi faire ? Tu ne me crois pas capable de gérer cela seul ?

- Si bien sûr, mais… »


La déesse aux cheveux mauves se mordit les lèvres, détournant ses yeux verts d’un air embarrassé. Elle avait senti une mystérieuse appréhension la saisir depuis le début de cet entretien, toutefois la raison lui en échappait. Elle laissa retomber ses bras avec impuissance sur les accoudoirs de son trône.

« Va, céda-t'elle, mais sois prudent.

- Je n'ai rien à craindre d'une mortelle qui se prétend déesse, » répliqua Myst Nail avec désinvolture.

Hane Lath ne répondit rien mais un vague souvenir surgit dans son esprit : dans le désert, une silhouette à l'écart de leur groupe… Son appréhension monta d'un cran pourtant elle savait qu'elle aurait été incapable de retenir son époux tandis qu'il quittait la pièce avec le grand prêtre.

~*~

« Que vous arrive-t'il ? » s’enquit Myst Nail en voyant le malaise de l'homme s’intensifier à chaque pas qu'ils faisaient vers la sortie.

Ils empruntaient des couloirs habituellement fréquentés par les prêtres seulement car c'était le chemin vers l'extérieur et les dieux ne quittaient guère les ailes qui leur étaient réservées. Ils croisèrent quelques religieux qui cessèrent toute activité en voyant Myst Nail et se prosternèrent sur son passage. Le dieu les ignora avec superbe, prenant toute cette dévotion comme son dû.

« Eh bien… je pensais que vous auriez pu… régler cela sans quitter Babelhu, » articula le prêtre avec difficulté.

Myst Nail fronça les sourcils, se demandant si ce mortel venait oser de mettre en doute sa toute puissance.

« Je l'aurais pu, fit-il avec dignité, mais il me prend l'envie de voir le monde.

- Bien entendu, votre divinité. Je n'ai jamais douté de vos pouvoirs ! »

Myst Nail sourit, satisfait devant la déconfiture du prêtre.


Les dieux s'étaient depuis longtemps rendu compte que rien ne leur était impossible : ils n'avaient qu'à vouloir quelque chose, aussi insensé que cela puisse être, pour que cela se réalise. Une fois aux portes de Babelhu, Myst Nail n'eut qu'à jeter un coup d’œil à la carte tendue par le grand prêtre et souhaiter se rendre au lieu indiqué pour qu'il y apparaisse aussitôt, comme si l'univers se déplaçait autour de lui pour se plier à sa volonté. Il n'avait jamais procédé ainsi auparavant mais ce mode de transport lui plut aussitôt. Il faudrait qu'il en parle aux autres. La lumière éclatante du soleil l'aveugla un instant. Il inspira ensuite l'air frais et rempli d'odeurs inconnues. Cela lui fit prendre conscience qu'il n'était pas sorti de Babelhu depuis vraiment trop longtemps. Il ne s'était pas rendu compte à quel point cela lui manquait.

« Nous sommes peut-être restés enfermés pendant un long moment, admit-il, mais comme cela me permettait de garder un œil sur les autres, je n’ai rien dit. D'un autre côté mes compagnons ne se sont jamais plaint de leur situation. »

Il n'était donc guère étonnant que vu de l’extérieur, cela ressemblait à de la captivité.


Le repaire des ennemis se trouvait dans une région reculée du pays, loin de Babelhu. Myst Nail était apparu non loin de l'entrée. Il remarqua des hommes armés d'une lance postés devant les colonnes d'un immense temple taillés dans le cœur même d’une montagne rocheuse. Il haussa un sourcil. Cela ne pouvait rivaliser avec la splendeur de Babelhu mais c'était tout de même un travail bien trop remarquable pour être l'œuvre de simples mortels. Il s'avança vers les gardes sans crainte.

« Halte, étranger ! fit l’un des hommes en pointant sa lance vers lui. Que viens-tu faire en ces lieux ?

- J'ai entendu parler de votre déesse, répondit-il avec un léger sourire. J'aimerais la rencontrer.

- Ah ! Crois-tu vraiment qu'elle se présenterait au premier venu ? fut-il raillé. La rencontrer est un honneur qui se mérite ! »


Myst Nail le dévisagea.

« Et toi, l'as-tu déjà vue ? »

Le garde perdit un peu de son assurance.

« Non, avoua-t'il, mais je sais que ce jour arrivera bientôt ! Alors je continue à la servir de toute mon âme en attendant qu'elle veuille bien me distinguer. Maintenant, recule ! »

Myst Nail ne parut pas inquiet de la pointe de fer qui s'agitait à quelques centimètres de son visage.

« Et si je refuse ? »

Le garde s'énerva pour de bon.

« Vas-tu t'en aller, paysan ?! Sinon, tu vas tâter de ma lance ! »


Pour illustrer ses propos, le garde musculeux pointa sa lance vers l'inconnu… mais il ne tint soudain plus qu'un tas de sable qui coulant entre ses doigts. Il se mit à trembler.

« Que… »

Myst Nail sourit à pleines dents.

« J'ai le pressentiment que ta déesse ne va pas tarder à se montrer. Reste tranquille et ouvre grand les yeux : tu vas pouvoir la contempler ! »

Bouche bée, le garde et ses compagnons ne firent pas un geste. Myst Nail leva les yeux vers le temple et concentra sa volonté sur l'édifice. En instant, la montagne entière se transforma en fine poussière, recouvrant tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Les gardes poussèrent des cris de stupeur tout autour de Myst Nail. À leur air désespéré, il devait y avoir foule dedans.


Myst Nail patienta quelques minutes puis une soudaine clameur derrière lui le fit se retourner. Des dizaines de mortels étaient subitement apparus là, l'air hébété. En voyant certains d'eux recracher du sable, le dieu comprit qu'il s'agissait des gens qui étaient à l'intérieur du temple désintégré. Pendant que les gardes se portaient à leur secours, le sourire de Myst Nail s'élargit. Il avait deviné juste. Il sentit soudain une présence familière sur le côté et se tourna lentement. Une forme voilée de noir se tenait là, impassible. Quand les mortels survivants l'aperçurent, ils se prosternèrent aussitôt.

« Merci de nous avoir sauvés, grande déesse ! » gémirent-ils avec reconnaissance.

Myst Nail se contenta de la dévisager, un sourire amusé aux lèvres. La forme voilée se tourna soudain et s'éloigna sur le côté de la montagne en ruines. Il la suivit calmement.


Derrière le temple se trouvait un grand jardin au centre duquel trônait une fontaine. L'endroit avait été épargné par la volonté de Myst Nail. La femme s'arrêta devant la fontaine sans se tourner vers lui. Myst Nail fit halte à deux pas d’elle et attendit un moment qu'elle prenne la parole. Comme elle ne paraissait pas se décider, il la héla :

« Sont-ce là les réponses que tu as trouvées ? Shao Paï… »

La forme voilée soupira avant de retirer son voile et de se tourner vers lui. Ce n'était plus la même personne qu’autrefois : la femme qui fit face à Myst Nail était plus foncée de peau, ses cheveux ainsi que ses yeux étaient noirs comme la nuit. Plus petite, elle était vêtue comme les peuples du désert. Pourtant Myst Nail sentait au plus profond de lui qu'il s'agissait bien d'elle.

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« Cela faisait longtemps, » ajouta-t'il alors que son regard se fit plus doux.

Shao Paï — car c'était bien elle — conserva une expression neutre.

« Je constate que tu ne t'es pas ennuyée durant toutes ces années. Tu as monté ton propre culte, tes fidèles pullulent dans le royaume… Au fait qu'est donc devenu ce mortel qui te suivait partout ? Jigo ou quelque chose dans ce genre…

- Jazir, fit-elle finalement d'une voix plus grave. Il s'appelait Jazir et il est mort une fois son heure venue. Ses enfants ont continué à me servir et actuellement, c’est son arrière-arrière-arrière-arrière-petite fille qui dirige mon temple principal. »


Le visage de Myst Nail se durcit.

« Peu m'importe ce mortel et sa descendance, cracha-t'il. Est-ce vrai ce que j'ai appris sur toi ? Tu veux nous renverser ? Non contente de nous avoir quittés, tu prévois maintenant de tous nous détruire ? »

– Bien sûr que non ! s’agita-t'elle enfin. Tu devrais me connaître mieux que cela. Ce n’est pas vous que je vise mais ces maudits prêtres qui vous gardent prisonniers dans leur palais de marbre…

– C’est notre palais, corrigea Myst Nail. Nous y restons parce que nous le voulons bien.

– Vraiment ? s’enquit-elle en haussant un sourcil. Alors vous êtes libres d'aller et venir à votre gré ?

– Bien sûr !

– Et le faîtes-vous ? »


Cela prit Myst Nail au dépourvu. Pour être honnête les dieux n'avaient jamais quitté Babelhu mais uniquement parce que telle était leur volonté !

« Non, ça ne nous tente pas, avoua-t'il. Le monde des mortels ne présente aucun intérêt pour nous.

– Tu en es sûr ou bien tu essaies seulement de te convaincre ? »

Interloqué, le dieu aux yeux rouges tenta de riposter :

« Que veulent dire toutes ces questions ?

– Les prêtres prétendent partout qu'ils peuvent contrôler les dieux, expliqua Shao Paï. L’empire d'Al Kairo est devenu dix fois plus puissant car il n'hésite pas à menacer ses ennemis de déchaîner sur eux la colère divine. Au début personne n’y croyait vraiment mais il y a neuf cents ans, une nation qui était en conflit contre Al Kairo fut brusquement engloutie par les eaux… »


Myst Nail tressaillit. Cela s’était produit il y avait longtemps de cela et il n’y avait pas tellement prêté attention sur le coup mais… le second grand prêtre leur avait demandé une fois de faire pleuvoir des trombes sur une partie bien précise du monde. Il leur avait expliqué qu'il s’agissait d'un lieu aride où les gens peinaient à faire pousser le blé et le maïs mais se pouvait-il qu'en fait il s'agissait de la nation ennemie ?

« Bon, et alors ? répliqua-t'il. Quelle importance s'ils ont utilisé nos pouvoirs à leur profit ? Après tout ils nous ont bâti un palais et ont pourvu à tous nos besoins depuis mille ans. Cela ne me pose aucun problème ! » affirma-t'il.

La déesse en face de lui pencha légèrement la tête sur le côté avec un sourire entendu.

« Cela ne blesse même pas un peu ta fierté ? » le titilla-t'elle.

Myst Nail ne répondit rien mais son visage s’assombrit. Maintenant qu’il y pensait, il devait reconnaître que c'était un peu le cas.


« Nous sommes des dieux, reprit plus doucement Shao Paï. Les mortels doivent nous craindre et nous révérer, pas nous manipuler.

– Alors c’est pour cette raison que tu as provoqué tout ceci ? l’accusa-t »il. Juste parce que ta fierté a été blessée ?

– Ce n’est pas moi qui ai été manipulée, rappela-t'elle avant de se tourner sur le côté. Mais il n’y a pas que ça. En mille ans j’ai parcouru le monde et rencontré les mortels, parfois en tant que déesse, parfois en tant qu’anonyme. Il y a tant de choses à voir et à vivre mais vous autres restez enfermés dans votre cité perdue. J'ai pensé que je me devais de vous faire découvrir ce vaste monde alors j'ai fait en sorte d’attirer votre attention. »

Myst Nail croisa les bras, un peu perplexe.

« Si telles sont tes intentions, pourquoi ne pas être directement venue nous en parler ?

– Les mots ne peuvent se substituer à la réalité, fit-elle en désignant ce qui les entourait. Je souhaitais que les autres et toi le constatiez de vous-mêmes. Même si finalement il n’y a que toi qui sois venu, je considère cela comme un bon début. »


Myst Nail soupira. Au fond de lui il ne pouvait pas entièrement la blâmer, pourtant…

« Je me dois d'arrêter ta petite révolution, l’avertit-il.

– Ah vraiment ? pourquoi le dois-tu ? répliqua-t'elle en haussant un sourcil moqueur.

– Parce que… eh bien… »

Il se tut subitement, bien embarrassé. Elle termina pour lui :

« Parce que le grand prêtre te l’a demandé, c’est bien ça ? »

Le silence de l’autre dieu fut plus révélateur que des mots. Le sourire moqueur de la déesse s’élargit.

« Dis-moi, et s'il te demandait d’aboyer, tu le ferais aussi ?

– Silence ! » rugit Myst Nail, soudain furieux.

Le bassin de la fontaine près d'eux se fissura et la terre autour fut retournée par un souffle puissant. Myst Nail se ressaisit avec difficulté. Au contraire Shao Paï était restée imperturbable, irradiant de confiance et de satisfaction.


Sa voix douce finit par s'élever de nouveau :

« Laisse-moi mettre fin à l’audace et la prétention de vos prêtres. J'aurais préféré que cela vienne de vous mais puisque vous ne semblez pas vouloir vous en occuper, alors je m'en chargerai pour vous. Vous n'avez qu'à rester à l'écart et attendre que cela se termine.

– Viens avec moi, la coupa soudain Myst Nail. Viens avec moi à Babelhu et parle aux autres dieux. Explique-leur, tâche de les convaincre. Je suis sûr que tu peux le faire ! »

Elle eut un sourire douloureux.

« Tu t'imagines des choses, Myst Nail. Les autres dieux ne me reconnaîtront pas et m’écouteront encore moins. Je ne fais pas partie des vôtres.

– C'est absurde ! s’emporta-t'il. Tu es des nôtres et je te défends de le nier ! »

Shao Paï secoua la tête.

« J’ai choisi une voie différente de la vôtre. C’est un choix sur lequel je ne reviendrai pas. »

Myst Nail fronça les sourcils puis lui lança un regard scrutateur.

« Dis-moi, pour quelqu’un qui tient tellement à faire bande à part, je trouve que tu t'inquiètes beaucoup de notre situation. »


La remarque fit mouche : le visage fin de la déesse se troubla et elle ne trouva rien à redire. Un long moment de silence s'ensuivit puis elle reprit :

« Je vous laisse encore trois jours. Si vous n'avez pas quitté Babelhu d'ici là, je viendrai avec mes fidèles pour raser cet endroit jusqu'à la dernière pierre et vos précieux prêtres seront enterrés vivants en dessous.

– Est-ce que tu te rends au moins compte de ce que tu dis ? Comment peux-tu à la fois prétendre vouloir notre bien et te comporter de la sorte ?

– Justement. Dans la nature, les oisillons se font jeter de leur nid par leurs propres parents, tout ça pour qu'ils puissent prendre leur envol. Je ferai de même pour votre bien. N'oublie pas : dans trois jours. »

Sur ces paroles, elle se dématérialisa sans laisser le temps à l'autre dieu de répliquer. Myst Nail grinça des dents, frustré et inquiet de la tournure des événements.


Notes de Karura : Partant du principe que l'Afrique est le berceau de l'humanité, les premiers hommes étaient noirs donc l'arrivée de gens à la peau claire ne pouvaient que les stupéfier et leur faire penser à des dieux.

Les dieux débarquent ainsi dans le monde sans savoir qui ils sont, quel est leur but et quelles sont leurs capacités. Les relations entre eux ne sont pas les mêmes au départ. Vous allez aussi avoir l'occasion de faire la connaissance des autres dieux antiques (et je vais de ce pas faire une fiche des personnages !).

Babelhu est bien sûr inspiré de la Tour de Babel. Pour l'ambiance de cette partie, j'ai écrit à la façon du Dit de la Terre Plate qui est une œuvre magnifique de Tanith Lee, mon auteur favorie ! Je vous le recommande fortement!

Le flash-back continue encore sur trois chapitres avec beaucoup de chamboulements mais bon, comme je l'ai mentionné sur la page d'accueil, le passé est important !






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