Ancient Gods Sanctuary 8

Chapitre Huit : La Discorde


À son retour à Babelhu, Myst Nail convoqua l’ensemble des dieux sur-le-champ. Hane Lath tenta d’en savoir plus avant les autres mais il refusa de desserrer les dents. Même le grand prêtre venu s’enquérir des résultats de son action fut congédié avec une telle sécheresse qu’il repartit sans discuter, remis proprement à sa place. Hane Lath ne reconnaissait plus son compagnon qui semblait bouillir d’une fureur intérieure, ses yeux rouges luisants comme deux flammes ardentes. Il avait changé le temps de sa brève sortie et la déesse aux cheveux noirs redoutait désormais le pire. Elle aurait dû insister davantage pour l’accompagner.

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Les dix autres dieux se rassemblèrent rapidement, intrigués. D’ordinaire, ils passaient leurs journées à se prélasser ou bien à organiser des fêtes dans la soirée. Myst Nail les dévisagea un par un : ils lui parurent mous et avachis. Ils ne ressemblaient guère à des dieux inspirant la crainte. Ils s’étaient laissé piéger par le luxe et la vie facile qu’on leur avait proposés, amadoués par les présents et la dévotion des prêtres, isolés dans un palais au milieu de nulle part pour les empêcher d’intervenir de trop près dans les affaires des mortels. Et cela durait depuis mille ans. Il serra les poings : pas étonnant que Shao Paï se soit sentie obligée d’agir, même si sa méthode était bien trop rude. C’était à lui de faire la transition afin d’éviter une catastrophe.


Il prit une profonde inspiration avant de se lancer, attirant aussitôt l’attention de ses semblables :

« Mes amis, certains d’entre vous se rappellent sans doute de Shao Paï ? »

Pour toute réponse il n’obtint que des regards vides. Il poursuivit en retenant un soupir :

« Quand nous marchions dans le désert, au commencement de tout… »

Cela parut raviver de vagues souvenirs chez quelques-uns. Quant à Hane Lath, son visage s’était figé.

« Il y avait une déesse de plus parmi nous, Shao Paï, poursuivit Myst Nail. Elle est partie de son côté quand nous avons décidé de nous rendre à Al Kaïro afin de rencontrer l’empereur.

– C’est vrai ! intervint Mine Dias, l’une des déesses. Je me souviens d’elle… Elle est partie avec son amant mortel et ils sont tous les deux devenus des étoiles, non ?

– Ce n’était pas son amant, rectifia le souverain des dieux en serrant les poings à s’en faire blanchir les phalanges. Et ils se sont encore moins transformés en étoiles !

– Mais… c’est pourtant ce qu’on raconte…

– N’allez pas croire toutes les sornettes que disent les mortels ! » répliqua-t’il violemment.


Les dieux se turent, étonnés par la dureté de son ton. D’ordinaire Myst Nail était toujours d’un sang-froid exemplaire, à la limite de l’indifférence. Le dieu aux yeux rouges se rassit, tentant de se calmer. Hane Lath lui lança un regard inquiet avant de se tourner vers les autres dieux et de prendre la relève :

« Nous nous rappelons tous de cette histoire à présent, fit-elle, bien qu’elle soit très ancienne. Pour ma part j’ai complètement cessé de penser à cette Shao Paï. Elle nous a quittés, nous ne devrions plus la considérer comme une déesse. »

Un murmure d’assentiment parcourut les autres dieux. Myst Nail se passa une main sur le visage.

« Nous sommes ce que nous sommes quel que soit le chemin que nous prenons, fit-il d’un ton las. Shao Paï est toujours l’une des nôtres et je l’ai revue aujourd’hui. Elle estime qu’il est temps pour nous de quitter Babelhu afin de découvrir le monde qui nous entoure et je… »


Il ne put achever : une grande clameur s’éleva dans la salle.

« Quitter Babelhu ? s’écria Ande Ros, un colosse aux longs cheveux bruns. Pour quoi faire ?

– Quel intérêt de découvrir le monde ? renchérit Kali Ness, une déesse pâle aux cheveux noirs comme la nuit et aux yeux d’un bleu clair perçant. On est très bien ici ! Je n’ai aucune envie de sortir et de me mêler aux mortels. Ils sont sauvages et sales. Ils sont juste bons à nous adorer de loin, c’est tout ! »

Beaucoup de dieux étaient d’accord avec elle. Myst Nail retint un soupir. Ce ne serait pas aisé de les convaincre, voilà pourquoi il aurait aimé avoir Shao Paï à ses côtés : elle était plus douée que lui pour se faire entendre et les autres dieux avaient tendance à l’écouter, malgré ce qu’elle pouvait en penser.


Hane Lath lui pressa soudain la main et il se tourna vers elle.

« Raconte-nous tout, lui demanda-t’elle posément, et n’oublie aucun détail. »

Il fut d’abord tenté de refuser puis se ravisa : cela pourrait peut-être aider à convaincre les autres dieux. Il leur relata sa rencontre avec la déesse rebelle. À la fin de son récit les réactions n’avaient guère changé : les dieux refusaient catégoriquement de quitter Babelhu. Ils considéraient comme ridicule l’idée qu’ils étaient retenus prisonniers et peu leur importait que les prêtres clamaient les contrôler. S’ils ne quittaient pas leur palais, c’était uniquement parce qu’ils s’y plaisaient et qu’il n’y avait rien pour eux dans le monde des mortels. L’ultimatum de Shao Paï ne fit que les enflammer davantage.


« Si elle veut se battre, nous la recevrons volontiers ! s’écria Ande Ros, avide de combat. Elle verra ce qu’il en coûte de s’opposer aux dieux !

– Nous ne nous battrons pas entre nous ! tonna soudain Myst Nail. Je refuse de laisser cela se produire ! »

Sa voix résonna dans la salle, provoquant effectivement un silence boudeur. Il semblait être le seul dieu à s’opposer à un combat divin.

« Mais si elle vient vraiment pour détruire notre demeure, lança Hane Lath d’un ton prudent, allons-nous la laisser faire ?

– On n’en arrivera pas là, affirma le souverain des dieux. N’oubliez pas qu’elle n’est pas notre ennemie ! Nous sommes en désaccord, certes, mais je refuse de laisser les dieux se battre entre eux. »

Il parcourut l’assemblée de ses compagnons mais ne rencontra que des visages fermés. Ils lui obéiraient, certes, mais à contrecœur. Par contre ils n’écouteraient rien de ce qui dirait Shao Paï.


« Myst Nail, fit Hane Lath à ses côtés, tu ne peux pas nous demander de rester sans réagir si elle vient nous combattre. Tu as dit qu’elle était plutôt déterminée à nous faire quitter notre demeure.

– Mais elle…

– Je vais aller lui parler, » déclara soudain la déesse aux cheveux noirs.

Myst Nail la fixa d’un air éberlué.

« Toi ? mais tu refusais de quitter Babelhu… »

Elle lui lança un regard en coin.

« D’après ce que tu as dit, elle est persuadée que nous sommes prisonniers, pas vrai ? Je ne vois pas de meilleur moyen de lui prouver qu’elle a tort que d’aller à sa rencontre.

– Je l’ai déjà fait, répliqua-t’il. Cela ne l’a pas convaincue.

– Je pense que nous nous comprendrons mieux de femme à femme. »


Les autres dieux manifestèrent leur accord. Apparemment sur ce sujet, ils faisaient plus confiance à leur reine qu’à Myst Nail. Si ce dernier en fut vexé, il n’en montra rien. Il était seulement inquiet pour sa compagne.

« Laisse-moi au moins t’accompagner, lui demanda-t’il, quitte à vous laisser discuter seules par la suite. »

Mais Hane Lath lui lança un regard inflexible : c’était sa petite vengeance pour le matin même, quand il était parti en la laissant morte d’inquiétude pour lui.

« Pour quoi faire ? répliqua-t’elle sur le même ton qu’il avait alors employé. Tu as dit qu’elle était des nôtres alors je n’ai rien à craindre d’elle. »

Piégé par ses propres mots, il ne put rien ajouter de plus.

~*~

Tant qu’elle fut en présence des autres dieux, Hane Lath avait pu facilement se montrer brave. Myst Nail lui avait expliqué comment se transporter en un lieu juste en regardant une carte et le grand prêtre lui avait indiqué l’emplacement d’un autre repaire des adorateurs de Shao Paï. Hane Lath se transporta comme convenu et une fois en dehors de Babelhu, alors qu’elle se matérialisait dans une ruelle déserte au beau milieu d’une grande ville, elle eut un mouvement de recul en voyant la foule de mortels se presser à l’entrée de la ruelle. Son instinct lui hurla de rentrer aussitôt à Babelhu mais seule sa fierté l’en empêcha. Elle voulait prouver à son compagnon qu’elle pouvait elle aussi montrer de la bravoure et affronter Shao Paï sur son terrain.


Elle inspira profondément — mais le regretta aussitôt car l’air empestait la sueur et la mort — et remonta le long de la ruelle. De près la foule semblait encore plus dense. C’était une véritable marée humaine et personne ne prêtait attention à elle. Hane Lath se demandait comment elle allait pouvoir se frayer un chemin quand elle eut soudain une idée : elle se créa une sorte de bulle autour d’elle, invisible pour les mortels mais les repoussant discrètement. Ainsi protégée, elle se lança dans la foule et fut ravie de constater que cela fonctionnait à merveille : les gens passaient autour d’elle sans la bousculer. Même si elle s’effraya un peu de voir des mortels d’aussi près, elle se sentait en sécurité et fendit aisément la masse humaine pour arriver au temple local.


Originellement consacré aux vrais dieux, il avait été depuis peu envahi par les fidèles de Shao Paï et dédié à elle seule. L’accès en était ouvert à tous, preuve du succès grandissant du culte de la déesse rebelle, aussi Hane Lath put-elle entrer sans difficulté. Il lui rester maintenant à attirer l’attention de sa consœur, à l’instar de Myst Nail. Elle observa un moment les quelques mortels assemblés là, occupés à prier. Elle finit par s’avancer au centre de la salle et se mit à héler :

« Shao Paï, je t’ordonne de venir sinon je réduirai ce temple et cette ville à néant ! »

L’écho de ses paroles résonna dangereusement et les mortels présents se figèrent, leur visage transformé en masque d’effroi.


« Femme, lui fit un homme d’un ton horrifié, on ne parle pas ainsi à la Déesse ! »

Elle ne lui adressa qu’un bref regard : d’après ses vêtements, il était le prêtre de ce temple.

« Sauf si l’on est soi-même une déesse, répliqua-t’elle. Je te conseille de faire venir rapidement Shao Paï sinon je mettrai ma menace à exécution en commençant par toi. »

L’homme sembla rongé par le doute en ce qui concernait sa divinité.

« Fem… Déesse, fit-il prudemment, je n’ai pas le pouvoir de la faire venir. Je ne suis que son humble serviteur et…

– C’est exact, le coupa-t’elle avec un sourire mauvais. Tu n’es qu’un ridicule petit mortel et pourtant tu oses me tenir tête. Ton châtiment sera la mort ! »


Elle tendit la main et serra légèrement les doigts. Le prêtre se ratatina soudain comme pressé par une force invisible. Réduit à l’état de balle, ses os menaçaient de craquer sous la formidable pression. Hane Lath observait cela avec indifférence. Tuer un mortel ne lui faisait ni chaud ni froid. Après tout ils mouraient si vite que cela ne valait pas la peine de s’attarder sur leur sort.

« Cela suffit, Hane Lath ! »

Une nouvelle voix s’éleva et la déesse aux yeux verts se tourna. Elle vit une femme se tenir en hauteur, vêtue d’une longue tunique mauve aux ourlets dorés qui faisait ressortir sa peau mate et ses longs cheveux noirs bouclés. Les yeux sombres en amande la dévisageaient avec réprobation. Hane Lath fronça les sourcils. Elle n’avait qu’un vague souvenir de l’apparence de Shao Paï mais cela ne ressemblait pas du tout à cela ! Pourtant l’autre femme l’avait bien appelée par son nom. C’était un détail que Myst Nail avait oublié de mentionner.


Hane Lath se désintéressa subitement du mortel qui s’enfuit en courant, comme l’avaient fait les autres avant lui.

« Shao Paï, c’est bien ça ? demanda-t’elle avec hésitation. J’ai du mal à te reconnaître. »

L’autre déesse descendit d’un bond gracieux et s’approcha lentement d’elle.

« Cela fait plus de mille ans qu’on ne s’est vues, répondit-elle.

– Je suis sûre qu’il n’y a pas que ça, » insista la reine des dieux en plissant les yeux.

Shao Paï sourit.

« J’ai changé de corps, cela doit être ça qui te pose problème. »

Hane Lath cligna des yeux et, oubliant un moment ce pour quoiHaneHa elle était venue, elle la toisa des pieds à la tête.

« Changé de corps ? Comment ça ? »


Shao Paï ferma les yeux.

« Vous autres qui avez vécu une vie tranquille à Babelhu, vous avez pu faire durer vos corps plus de mille ans. Vous ne vous en rendez sans doute pas compte mais cela demande de l'énergie et plus le corps est âgé, plus l'énergie à fournir est importante.

– Quelle importance ? fit Hane Lath d'un ton désintéressé. Nous sommes des dieux, nous avons de l'énergie à revendre ! »

Shao Paï se retint de secouer la tête.

« C'est bien ce dont il est question. Bref, pour ma part j'ai voulu faire une expérience... l'expérience de la mort. »

Pour le coup, la reine des dieux éclata de rire.

« Qu'est-ce que tu racontes ? Nous sommes des dieux, voyons ! Nous ne pouvons pas mourir. Même si notre corps est gravement blessé ou malade, nous pouvons le guérir en un clin d'œil.

– Imagine que tu refuses de te guérir ? Que tu te laisses volontairement mourir ?

– Volontairement ? s'écria Hane Lath avec effroi. Je dirais... qu'il faut être fou pour faire cela !

– Comme je l'ai dit, reprit la déesse rebelle avec un léger sourire, c'était une expérience... un peu folle, je le reconnais à présent. »


Malgré cet aveu, Hane Lath était très curieuse.

« Et... ça a marché ? Tu es morte ? »

Shao Paï acquiesça.

« C'était comment d'être morte ?

– En fait c'est un peu comme si je dormais mais sans rêver. Puis je me suis retrouvée dans un nouveau corps. Je ne pense pas que les mortels connaissent la même chose lorsquils meurent.

– Hum, alors nous sommes vraiment immortels. C'est toujours bon à savoir ! »

Shao Paï l'observa un moment avant de déclarer :

« Nous devons faire des expériences nouvelles, c'est la seule façon pour nous de ne pas rester figés dans le temps. »

Hane Lath sourit.

« C'est au nom de ce beau principe que tu veux nous chasser de notre demeure ? »

Shao Paï écarta les bras.

« Notre demeure est ce monde. Il est à nous, pas aux mortels.

– Alors tu suggères que nous tuions tous les mortels afin de récupérer ce qui nous appartient ? » hasarda la déesse aux yeux verts en haussant un sourcil moqueur.


Un léger rire s'échappa de Shao Paï.

« Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, répliqua-t'elle. Les mortels peuvent bien vivre en ce monde du moment qu'ils ne s'imaginent pas en être les maîtres.

– Ils savent parfaitement que les dieux existent et que nous leur sommes supérieurs en tout point.

– Non, ils ne le savent pas. Ils ne font que le croire parce qu'ils n'ont aucune preuve tangible de votre existence étant donné que vous restez cloîtrés à Babelhu.

– Savoir ou croire, cela ne revient-il pas au même ?

– La foi peut vaciller et disparaître tandis que la connaissance restera à jamais.

– Et alors ? s'enquit Hane Lath. Quelle importance s'ils venaient à cesser de croire en nous ? Nous n'allons tout de même pas disparaître, non ? »

Le visage de Shao Paï se ferma.

« S'ils cessaient de croire en nous alors cela voudrait dire que... nous avons failli... dans notre rôle de dieux... »


Hane Lath était toujours dubitative.

« Je crois que tu accordes bien trop d'importance à ce qui n'en a pas, déclara-t'elle finalement.

– Que veux-tu dire ?

– Nous sommes des dieux. Nous n'avons aucun rôle, aucune mission. Nous pouvons être ce que nous voulons, ce que nous décidons d'être et nous pouvons vivre selon les règles que nous nous sommes choisies. Et que cela te plaise ou non, nous avons choisi de vivre loin des mortels, à Babelhu. On ne te force pas à partager ce choix, alors ne nous impose pas tes décisions ! »

Un sourire amer se dessina sur les lèvres de la déesse à la peau mate.

« Je fais ce qui est le mieux pour vous, même si vous ne vous en rendez pas compte tout de suite. »


Hane Lath renifla de dérision.

« Tu penses bien que nous ne te laisserons pas faire. Chacun d'entre nous est prêt à te combattre. Vas-tu tous nous affronter ou bien réaliseras-tu ton terreur avant qu'il ne soit trop tard pour toi ? »

Les mots résonnèrent dans le temple désert. L'autre déesse se contenta de secouer la tête.

« Trois jours, » rappela-t-elle simplement avant de disparaître.

Agacée, Hane Lath inspira un bon coup avant de retourner à Babelhu.

~*~

« Il faut trouver un moyen de l'arrêter, confia-t'elle à Ande Ros en privé. Elle est déterminée à nous chasser d'ici, tu peux me croire ! »

Après le rapport sur sa rencontre avec Shao Paï, Hane Lath avait pensé que Myst Nail prendrait la menace plus au sérieux mais il n'en avait rien été. Le souverain des dieux estimait toujours qu'ils ne devaient pas se battre entre eux et que Shao Paï n'avait que les meilleures intentions du monde envers eux. Écœurée, Hane Lath avait pris Ande Ros à part car il semblait aussi inquiet d'elle de l'arrivée de la déesse rebelle. Puisque Myst Nail ne voulait rien faire, il fallait bien que les autres dieux prévoient un plan d'action.


« Pourquoi ne pas la tuer ? proposa le dieu en fronçant les sourcils.

– Tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ? Elle reviendra dans un nouveau corps ! »

Cette information avait jeté un certain trouble parmi les dieux et nombreux étaient ceux qui ne l'acceptaient qu'avec réticence.

« Eh bien, nous la tuerons de nouveau, proposa le dieu avec insouciance. Encore et encore, jusqu'à ce qu'elle comprenne que nous refusons de nous laisser faire. »


Hane Lath se mordit les lèvres. Il lui en coûtait de dire cela, d'autant plus que ce n'était qu'une impression désagréable au creux de son ventre, mais...

« J'ai bien peur qu'elle ne soit plus puissante que nous... »

Ande Ros lui lança un regard incrédule.

« Plus puissante que Myst Nail ou toi ? Ne sois pas ridicule, ce n'est pas pour rien que l'on vous a désignés comme nos souverains. Tout le monde sait que c'est vous les plus forts. »

Hane Lath secoua la tête, ignorant le compliment.

« Tu oublies que Shao Paï nous avait déjà quittés à ce moment. À cause de ça on ignore quelle est sa véritable force mais je suis certaine qu'elle ne lancerait pas un tel ultimatum sans être certaine de sa puissance.

– Mais tu as bien vu que Myst Nail n'est pas inquiet, argua le dieu. S'il ne se sent pas menacé, cela veut bien dire que nous n'avons rien à craindre.

– Je ne le comprends pas, » marmonna la déesse aux yeux verts.


Elle sentait confusément que Myst Nail s'opposait à tous leurs projets de défense car il semblait vouloir protéger la déesse rebelle pour une raison connue de lui seul. Hane Lath n'aimait pas ça du tout : cela lui donnait une motivation supplémentaire pour éliminer Shao Paï. Elle avait espéré qu'Ande Ros serait plus à même de l'écouter et de l'aider mais ce dernier avait juste croisé les bras et l'avait écoutée d'un air songeur. Il ne paraissait pas suffisamment inquiet pour se sentir menacé. De plus il était bien plus loyal envers Myst Nail qu'elle ne l'aurait cru. Il avait placé toute sa confiance en son souverain et suivrait n'importe laquelle de ses décisions. En d'autres temps un tel dévouement aurait été admirable mais là, cela ne servait pas les intérêts d'Hane Lath.


« Dans tous les cas, reprit Ande Ros pour tempérer, nous sommes en mesure de nous défendre. Myst Nail nous a peut-être interdit de nous battre mais même lui changera d'avis si elle se montre trop menaçante. Il sera toujours temps de réagir à ce moment. »

Hane Lath retint une imprécation.

« Puisqu'elle a choisi de nous quitter il y a mille ans, elle devrait rester de son côté ! se plaignit-elle. De quel droit vient-elle nous faire la morale et nous dicter notre conduite ? On devrait la faire taire pour de bon !

– Je suis entièrement d'accord avec toi sur le fait qu'elle n'a pas à nous dire ce que nous devons faire, acquiesça le dieu, mais par contre je ne suis pas d'avis de la détruire pour de bon. Malgré tout ce qu'elle fait, elle reste une des nôtres.

– Je veux juste l'arrêter pour un temps ! s'écria alors Hane Lath. N'y a-t'il pas un moyen ? »

Ande Ros secoua la tête.

« Fais confiance à Myst Nail. Il saura l'arrêter. »

Sur ce, il la quitta.


Hane Lath serra les poings, s'enfonçant les ongles dans la chair.

« Le problème, marmonna-t'elle, est qu'il ne semble pas vouloir l'arrêter... »

Se sentant seule plus que jamais, elle se retira dans ses appartements. Elle passa toute la soirée à se creuser la tête sans trouver une seule solution. Sans s'en rendre compte, elle finit par glisser dans un sommeil profond.

~*~

Un rayon de soleil vint lui chatouiller le front. Les paupières d'Hane Lath tressaillirent mais elle ne fit pas l'effort d'ouvrir les yeux. Le rai de lumière persista et l'odeur de l'herbe humide s'ajouta. Intriguée elle ouvrit les yeux. Tout autour d'elle s'étendait une forêt verdoyante. les arbres majestueux s'élançaient vers le ciel bleu et leurs feuilles projetaient une ombre tamisée au sol. Un sentiment d'harmonie régnait sur cette scène et la déesse ressentit une inexplicable bouffée de nostalgie, à tel point que les larmes lui vinrent aux yeux.

« Je fais ce rêve parce que je suis sortie de Babelhu aujourd'hui, se dit-elle. C'est juste ça. »

Mais elle ne s'était rendue dans aucune forêt, seulement une ville, alors cela ne pouvait pas être l'explication. De plus elle ne pouvait entendre aucun bruit, pas même le gazouillis des oiseaux ou le bruissement des feuilles. Quelque chose n'allait pas, quelque chose lui disait qu'elle ne se trouvait pas dans une simple forêt.


Perplexe, la déesse essuya ses larmes lorsqu'elle entendit soudain un bruit de pas. Elle se tourna sur le côté et vit que quelqu'un l'avait rejointe. C'était un être dont l'existence transcendait la réalité même, si bien qu'elle ne pouvait voir son visage. Dans son cerveau, un flou se superposait.

« Que... qui... »

Les mots s'empêtrèrent dans sa bouche. Une partie d'elle s'extasiait de bonheur tandis que l'autre cherchait désespérément une explication rationnelle à tout ceci. Son trouble dut se lire sur son visage car l'être se pencha vers elle — il lui semblait immense — et posa une main sur son épaule. Une douce chaleur se communiqua à elle et elle faillit fermer les yeux, radieuse.

« Ne te fais aucun souci, mon enfant, fit la voix qui semblait contenir toutes les voix du monde. Je vais exaucer ton souhait. »

Hane Lath ne put que hocher la tête, renonçant à toute logique. Ce n'était qu'un rêve, après tout...

~*~

Au réveil, Hane Lath se demanda avec stupeur comment elle avait pu s'endormir sans s'en rendre compte. D'ordinaire un dieu ne succombait au sommeil que s'il se le permettait. Tout comme la nourriture, les dieux pouvaient aisément se passer de sommeil. Elle s'étira et quelque chose tomba de ses genoux avec un bruit sourd. Elle se pencha et aperçut un curieux objet cubique. De la taille d'un verre à vin, il semblait être fait de métal gris foncé avec des émeraudes au centre de chaque face ainsi que des gravures décoratives. En plissant le front, la déesse tendit prudemment la main et se risqua à toucher cette boîte. Un éclair la parcourut aussitôt et elle poussa un léger cri. Mais alors que le picotement s'atténuait, elle sentait quelque chose se mettre en place dans son esprit. Un sourire se dessina sur ses lèvres, suivi par un rire triomphant.


Elle se leva, prit la boîte entre ses mains sans aucune crainte et tourna plusieurs fois sur elle-même en tenant le mystérieux objet à bout de bras. Avec ceci la victoire lui était assurée.

« Shao Paï, tu ne perds rien pour attendre ! fit-elle d'un ton ravi. Je ne te laisserai pas te dresser en travers de notre chemin. Je vais t'éliminer, et ce aux yeux de tous ! »

L'aube illuminait déjà le ciel. Plus que deux jours avant l'attaque de la déesse rebelle mais Hane Lath ne craignait plus rien désormais. Elle se moquait de savoir d'où venait cette boîte, elle ne chercha même pas à se rappeler précisément de son rêve. Une seule chose importait : elle allait gagner.

~*~

Les deux jours qui suivirent furent remplis par les préparatifs au combat. Les prêtres avaient reçu des rapports inquiétants : les fidèles de Shao Paï se rassemblaient à la bordure du désert autour de Babelhu. Il y avait plus de cinq mille hommes selon les premières estimations des éclaireurs, car d'autres hommes rejoignaient cette armée à chaque instant. Fort alarmé par ces informations, le grand prêtre avait envoyé un message urgent à l'empereur pour qu'il achemine son armée vers Babelhu afin de défendre ce bastion de la foi. L'empereur avait répondu que jamais ses armées ne pourraient arriver à temps donc il était inutile qu'il les rassemble.


La veille du jour fatidique, le grand prêtre était venu supplier Myst Nail à genoux pour qu'il intervienne.

« L'empereur peut refuser de m'écouter, tout grand prêtre que je suis, mais jamais il ne pourra se comporter de la sorte avec vous, ô divin. Je vous en conjure, pour tous les prêtres qui vous ont servi avec dévouement pendant un millénaire, prêtez-nous assistance ! »

Le rapport de forces avait sensiblement changé depuis la sortie de Myst Nail. Le grand prêtre avait vite compris qu'il ne pourrait plus ordonner quoi que ce soit aux dieux mais qu'il fallait plutôt les supplier pour obtenir quelque chose.

« Peu m'importe que des mortels meurent, » déclara Myst Nail avec insouciance.

Il avait d'autres préoccupations en tête que la sauvegarde des prêtres.

« Mais puisque Shao Paï a voulu mêler ses fidèles à cette bataille qui ne concerne que nous, je ne vois pas pourquoi je n'en ferai pas autant, » poursuivit-il.

D'une pensée il fit apparaître l'empereur devant lui.


L'empereur actuel était un homme d'une quarantaine d'années. Rusé et prudent, il observait les dévotions religieuses par obligation et non par foi. Il ne s'était jamais rendu à Babelhu comme beaucoup de ses ancêtres, et certainement qu'il croyait que les dieux n'étaient qu'un mythe inventés par les prêtres pour se donner de l'importance. Le fait d'être transporté de son palais jusqu'à un autre endroit lui fit très rapidement revoir ses croyances. Il devait être en train de manger car il avait encore une cuisse de poulet dans la main et un verre de vin dans l'autre. Il se retrouva assis par terre et cligna des yeux d'un air ahuri. Son regard se posa d'abord sur le grand prêtre puis sur Myst Nail. Il reconnut le dieu aux yeux rouges en un instant grâce aux textes religieux. Un tremblement le parcourut et il s'aplatit à terre, les restes de son repas éparpillés autour de lui.

« Ô divin ! s'écria-t'il. Je suis ton humble serviteur ! »

Ce devait être la première fois de sa vie qu'il s'inclinait devant quelqu'un mais il ne s'en sortait pas trop mal.


Myst Nail ne le laissa pas s'étendre davantage.

« Tu as ignoré le message de mon grand prêtre, fit-il d'un ton menaçant.

– C'est que... même si j'avais rassemblé mon armée... il faut des jours pour arriver à Babelhu ! »

Le dieu haussa un sourcil moqueur.

« Des jours ? Pour les mortels, cela est vrai. Mais tu sembles avoir oublié que nous sommes des dieux. »

L'empereur s'aplatit davantage face contre terre en se confondant en excuses inaudibles. Le grand prêtre s'autorisa un sourire narquois à le voir ainsi humilié.

« Quand je t'aurai renvoyé chez toi, poursuivit Myst Nail, tu vas rassembler tes soldats devant ton palais. À l'aube je les transporterai ici. Qu'ils soient prêts à combattre !

– Oui, ô divin ! »

D'un geste de la main presque négligent, Myst Nail renvoya l'empereur dans son palais. Quand il se tourna vers le grand prêtre, ce dernier prit soin d'effacer son sourire satisfait et s'inclina avec gratitude.

« Merci, ô divin !

– À partir de maintenant, tu te charges du reste, » l'avertit le dieu.

Le grand prêtre s'inclina encore plus bas et quitta la salle du trône.


Sortant de l'ombre, Hane Lath s'avança vers son époux.

« C'était très attentionné de ta part, nota-t'elle, mais superflu. Quelle importance si les prêtres meurent ? Il y a des milliers de personnes de part le monde qui n'attendent que de nous servir. »

Le visage de Myst Nail se renfrogna.

« Ce n'est quand même pas une raison de gaspiller leurs vies inutilement. »

La reine des déesses fronça les sourcils. Cette façon de parler lui rappelait quelqu'un... il y avait bien longtemps...

Tu n'as qu'une vie. Ne la gaspille pas aussi inutilement.


Hane Lath se mordit les lèvres. C'étaient les paroles mêmes de Shao Paï. Cela prouvait bien que cette maudite déesse était parvenue à influencer Myst Nail en l'espace d'une seule conversation. D'abord il reprenait l'autorité sur le grand prêtre puis il se souciait d'épargner des mortels... Cela renforça la conviction d'Hane Lath : cette Shao Paï ne devait pas être autorisée à répandre plus longtemps son influence néfaste !

« Les nôtres se sont réunis dans la salle commune, lui apprit-elle. Ils se posent beaucoup de questions pour demain. Viens-les voir avec moi, ils ont besoin d'être rassurés. »

Myst Nail soupira mais la suivit. Pour faire bonne mesure Hane Lath lui prit le bras l'air de rien, et l'autre dieu ne l'en empêcha pas.

~*~

Une certaine agitation avait gagné les dieux en cette dernière soirée. Malgré les dires de Myst Nail, ils s'inquiétaient de la menace représentée par Shao Paï. Ils s'étaient retrouvés dans la salle commune pour en discuter mais cela n'avait fait qu'augmenter la tension. Quand le couple royal apparut, des visages anxieux les accueillirent. Myst Nail prit le temps de les observer chacun à leur tour avant de se lancer :

« Mes amis, vous ne devez pas craindre ce qui adviendra demain car je peux vous certifier que Shao Paï n'obtiendra pas ce qu'elle est venue chercher.

– Elle a amené ses adorateurs avec elle ! s'inquiéta Bel Then. Elle ne vient pas pour nous raisonner mais pour nous combattre !

– Ses adorateurs vont seulement combattre l'armée impériale qui va venir pour défendre les prêtres, » les informa Myst Nail.

Bien entendu il aurait été absurde de croire que l'armée avait besoin de défendre les dieux !


« Ce ne sont pas des hordes de mortels qui doivent nous faire peur, poursuivit-il. Ils ne sont rien devant nous.

– Il reste Shao Paï, intervint Mine Dias. Elle n'est pas rien devant nous.

– Bah, fit Ande Ros, on n'a qu'à l'attaquer tous ensemble. Elle ne pourra pas nous résister ! »

Il paraissait presque joyeux au contraire des autres. C'était à croire qu'il se réjouissait de la perspective d'un combat entre dieux.

Myst Nail prit un air réprobateur.

« Les dieux ne doivent pas se comporter de façon aussi lâche, Ande Ros. »

Rabroué, ce dernier baissa la tête.

« Alors on l'attaque chacun à notre tour ? s'inquiéta Mari Kal, une frêle déesse qui tremblait rien qu'à l'idée d'être en première position.

– Non, reprit plus doucement Myst Nail. C'est moi seul qui l'affronterai. »


L'air un peu déçu, Ande Ros risqua :

« Tu veux dire que si elle te bat, elle aura gagné sur nous ? »

Pour toute réponse, Myst Nail le fixa longuement. À ses côtés Hane Lath éclata d'un rire feint.

« Allons, Ande Ros, te rends-tu compte de ce que tu viens de dire ? Comment cette petite déesse qui n'a pas osé se montrer depuis mille ans pourrait-elle battre Myst Nail, le plus puissant d'entre nous ? Celui que nous avons choisi pour roi ? »

Les autres dieux murmurèrent leur assentiment. Après tout il était inutile que tous se battent si l'issue de la bataille pouvait être décidé par un seul duel, un duel que Myst Nail était certain de gagner. Hane Lath conclut avec assurance :

« J'ai toute confiance en mon époux et notre roi. Il saura régler ce problème. »

Tandis que des murmures apaisés parcoururent la foule des dieux et que Myst Nail lança un regard reconnaissant à Hane Lath, cette dernière eut un sourire secret en songeant à la boîte qu'elle conservait précieusement.






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