Ancient Gods Sanctuary 19

Chapitre Dix-neuf : L'ennemi


« Je ne comprends, s'obstinait Alinda. Je sais bien que je n'ai aucun pouvoir. »

Alecto secoua la tête. À côté de la chevalière aux cheveux mauves, Ménestan était tout aussi perdu que sa consœur.

« Le pouvoir est en toi, expliqua la Furie. Chaque chevalier a cette force unique en lui, il lui faut simplement la trouver. Notre pouvoir est lié à nos émotions et c'est ainsi que nous le déclenchons. Mais c'est aussi très personnel, alors personne ne peut te donner les réponses. Tu dois trouver ton propre pouvoir et ta propre clé. »

Alinda rumina tout cela. Elle n'était pas plus avancée qu'au départ.

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« Et toi, Alecto, quel est ton pouvoir ? » demanda-t'elle.


La jeune femme sourit.

« Comme la majeure partie des chevaliers, je sais manipuler l'énergie. Mais nous autres, chevalières d'Héra, avons notre particularité. »

Elle ferma les yeux un moment et son apparence changea aussitôt pour devenir celle des légendaires Furies : la peau passa d'une teinte rosée à un mauve inquiétant, la pupille des yeux s'agrandit pour remplir tout l'œil de son éclat écarlate et deux filets de sang coulèrent lentement sur les pommettes saillantes. Les cheveux se hérissèrent vers le ciel, passant du châtain au pourpre. Les ongles s'allongèrent tels des griffes tandis qu'une masse d'arme effrayante fit son apparition dans sa main droite. Sa robe actuelle se transforma en longue cape à capuche mauve.


Alinda retint un cri d'épouvante, imitée par Ménestan qui pâlit considérablement. Alecto rit de leur frayeur mais le son n'avait plus rien d'humain : on aurait dit des serpents qui se battaient.

« Ma sœur, intervint Tisiphone qui était chargée de l'entraînement de Vanien, prends-les en pitié. En plus s'ils venaient à mourir de peur, songe à la réaction de maîtresse Shao Paï. »

Cela suffit à ôter à Alecto toute envie de rire. En un battement de cil, elle reprit sa forme initiale et se tourna vers sa cadette, laissant aux deux autres chevaliers le temps de se remettre de leurs émotions.

« Comment ça se passe avec Vanien ? » s'enquit-elle.


La jeune sœur fit la moue.

« Il progresse lentement. C'est vraiment curieux, car s'il s'agissait d'une amnésie ordinaire, il aurait dû recouvrer ses souvenirs en même temps que ses pouvoirs, mais... »

Son regard bleu se porta sur le chevalier de la terre qui profitait un peu plus loin de cette courte pause bienvenue.

« On dirait qu'il est dans sa toute première incarnation et qu'il doit tout apprendre depuis le début. Ce n'est pas normal, cela va au-delà de l'amnésie. »

Alecto secoua la tête.

« Alors tu penses qu'avec du temps et de la pratique, ils retrouveront le plein usage de leurs pouvoirs, c'est ça ? Et leurs souvenirs aussi ?

– Je suis sûre pour leurs pouvoirs, mais beaucoup moins pour leurs souvenirs. On dirait... qu'ils ont recommencé à zéro. »


Sa sœur fronça les sourcils. L'affaire était bien plus grave qu'elles ne l'avaient pensé.

« Alors c'est fichu, intervint Ménestan qui avait suivi leur conversation avec intérêt, une fois remis de sa frayeur. Vous dites que nous aurions besoin de temps mais nous n'en avons guère : maître Myst Nail et notre maîtresse vont s'affronter demain. Même si Alinda et moi retrouvions nos pouvoirs, nous n'aurions pas suffisamment de temps pour les maîtriser.

– C'est bien ce que je disais depuis le début, renchérit la chevalière de l'eau. Nous allons nous faire tuer.

– Ce n'est pas grave, reprit Tisiphone en haussant les épaules. Vous pourrez reprendre votre entraînement après. »


Alinda en resta bouche bée. Ménestan était également choqué.

« Après, après... après quoi ? balbutia la jeune femme. Après notre mort ? Vous croyez qu'on devra s'entraîner aux Champs Élysées ?!

– Ça ressemblera plutôt au Tartare pour moi, » marmonna Ménestan.

Les deux Furies échangèrent un regard excédé.

« Ils se comportent comme des mortels, fit Alecto.

– Sans leurs souvenirs ou leurs pouvoirs, ils peuvent aisément se convaincre qu'ils en sont, » expliqua Tisiphone.

Elle se tourna vers eux et reprit patiemment :

« Vous êtes des chevaliers. Vous n'allez pas finir aux Enfers comme les mortels : vous allez vous réincarner. Encore et encore. Compris ? »


Loin d'être soulagés, les deux chevaliers échangèrent un regard consterné.

« Ça veut dire... qu'on est coincé avec notre maîtresse pour toujours ? s'affola Alinda.

– Finalement je préfère le Tartare, » décida Ménestan.

Alecto soupira en roulant des yeux. Tisiphone lui tapota l'épaule avec compassion.

« Bon, je retourne m'occuper de Vanien. Bon courage, sœurette.

– Merci, je vais en avoir sacrément besoin, murmura Alecto. »

La Furie se concentra à nouveau sur ses deux élèves récalcitrants.


« Ton pouvoir de métamorphose, reprit soudain Alinda, c'est vrai ou c'est une illusion ?

– C'est réel, répondit Alecto. Notre corps tout entier se modifie, grâce au pouvoir de création prêté par notre maîtresse. Ce n'est que temporaire toutefois. »

Cela sembla intéresser la jeune femme aux longs cheveux noirs.

« Alors on pourrait faire ça nous aussi ? À défaut de retrouver nos pouvoirs, cette apparence pourrait effrayer nos adversaires ! »

Alecto fut partagée entre l'envie de rire ou bien de lever les yeux au ciel.

« C'est à votre maîtresse de vous autoriser l'accès à ce pouvoir, expliqua-t'elle. C'est également à elle de décider de votre apparence. Mais il y a peu de chance que maîtresse Shao Paï approuve ton idée. Elle n'aime pas ce genre de procédés : elle nous a déjà dit qu'elle trouvait ça tape-à-l'œil et que cela servait uniquement à compenser notre faiblesse. »


La Furie poussa un lourd soupir à ce souvenir. Ménestan lui lança un regard compatissant.

« Elle ne mâche ses mots avec personne, hein ? commenta-t'il.

– Humph, renifla Alinda avec mépris, cela ne m'étonne pas qu'elle n'ait plus aucun ami parmi les dieux !

– Non, ce n'est pas exact, rectifia Alecto en fronçant les sourcils. Assez curieusement, la franchise de votre maîtresse et même son caractère fantasque l'ont rendue très populaire parmi les dieux. Que ce soient les dieux grecs ou antiques, elle exerce comme une sorte de fascination sur eux. Ils peuvent l'aimer ou la détester mais même dans ce cas, ils recherchent inconsciemment son approbation... »


En voyant tout à coup le regard incrédule des deux autres chevaliers, la jeune femme ajouta :

« En tout cas, c'est ce que nous autres, chevaliers, avons constaté.

– Mais maître Myst Nail est bien son ennemi, lui, objecta Alinda.

– Cela n'a pas toujours été le cas. Leur dispute n'est que passagère, elle va vite se régler et ensuite, ils seront plus proches que jamais.

– Alors c'est parfaitement injuste ! se plaignit la jeune femme. Nous devrions risquer nos vies, tout ça pour une stupide querelle passagère ?! »

Alecto secoua la tête.

« Nous n'existerions pas sans nos maîtres, répondit-elle. Alors ils peuvent disposer de nos vies comme bon leur semble.

– Ah, je ne comprendrai jamais ça ! s'écria Alinda. Jamais ! »


Énervée, elle se tourna vers la demeure de leur maîtresse... et se figea soudain.

« Euh... il y a des gens à l'entrée, » avertit-elle.

Ménestan suivit son regard et plissa des yeux pour mieux voir.

« Ils sont trois et... oh, je crois reconnaître Murio ! »

Alecto pâlit soudain. Elle alerta ses sœurs mentalement en même temps qu'elle fit à voix haute :

« Ce sont maître Myst Nail et ses deux chevaliers. »

Alinda et Ménestan la fixèrent avec incrédulité.


Alertés par Alecto, les deux autres groupes de chevaliers — Éland qui s'entraînait avec Mégère, et Vanien s'entraînant avec Tisiphone — se réunirent rapidement à l'entrée, faisant face à Myst Nail, Murio et Silène. Des quatre chevaliers de Shao Paï, seul Éland avait déjà eu l'occasion de voir l'ennemi de leur maîtresse. Vanien, Ménestan et Alinda le découvraient pour la première fois et ne purent s'empêcher de trembler devant son regard effrayant et sa stature imposante. Le dieu du mal avait revêtu une tunique bleue nuit brodée d'or, tombant sur un ample pantalon d'une teinte plus foncé. Une longue cape rouge cramoisi couvrait ses épaules. Même sans son armure, il paraissait redoutable.


Éland jeta un coup d'œil rapide à Murio mais le visage fermé de ce dernier ne lui apprit rien sur la visite surprise du roi des dieux antiques. Quant à Silène, elle avait l'air en bonne santé après la correction infligée par son maître mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Après tout, Ménestan s'était fait arracher un bras la veille et plus rien n'y paraissait aujourd'hui. Il ne fallait donc pas se fier aux apparences.


Un lourd silence régnait entre les deux camps. Les Furies, quant à elles, se tenaient légèrement en retrait, observatrices angoissées. Finalement Myst Nail prit la parole avec une pointe de mépris à peine dissimulé... ou bien pas du tout :

« Je vois que votre maître n'a pas pris le temps de vous enseigner la politesse : les chevaliers hôtes se doivent de saluer un dieu en visite au lieu de le dévisager stupidement comme vous le faîtes.

– Sauf que vous n'êtes pas un dieu en visite, osa répliquer Éland. Vous êtes l'ennemi de notre maîtresse alors ne vous attendez pas à des courbettes de notre part ! »


Un nouveau silence de mort s'abattit. Les compagnons d'Éland furent consternés par son audace, les Furies dirent adieu mentalement à leur frère, Murio se raidit en attendant l'ordre inévitable de son maître, sauf s'il prenait l'envie à Myst Nail de tuer cet impertinent de ses propres mains... Mais le dieu aux yeux rubis fronça simplement les sourcils.

« Je n'ai pas de temps à perdre avec un chevalier amnésique, fit-il. Va dire à ton maître que je dois le voir. »

Au lieu de remercier sa bonne étoile de lui avoir épargné une mort horrible, Éland s'enhardit et secoua la tête.

« Vous ne deviez venir que demain, lui rappela-t'il, alors laissez-la tranquille. Nous ne vous laisserons pas l'approcher plus tôt que prévu ! »


Le sourire du dieu du mal se fit ironique.

« Nous ?

– Moi et mes compagnons ! » répliqua le chevalier du feu en carrant ses épaules.

Pour illustrer son propos, il se tourna vers les autres chevaliers et découvrit qu'ils avaient reculé de plusieurs pas, à la limite de s'enfuir. Leurs mines terrorisées apprirent à Éland qu'il ne pourrait pas compter sur eux.

« Mes sœurs ? » appela-t'il en cherchant les Furies du regard, son dernier espoir.

Mais les trois jeunes femmes étaient bien embêtées.

« Euh... Notre maîtresse nous a déjà réprimandées pour notre précédente intervention, elle ne nous pardonnera pas une nouvelle fois ! »


Accablé, Éland reporta finalement son regard sur Myst Nail et dans les yeux rubis, l'amusement le disputait à l'impatience.

« Alors ? » le défia le dieu du mal.

Le chevalier du feu déglutit mais n'allait pas se laisser impressionner.

« Peu importe si je suis seul, décréta-t'il bravement, je ne vous laisserai pas passer ! »

Myst Nail lâcha un soupir excédé.

« Décidément, même sans tes souvenirs, tu es toujours aussi furieusement loyal ! Shao Paï a vraiment le don pour attirer de tels fanatiques autour de lui. »


Une voix retentit soudain derrière le dieu du mal.

« Aussi fanatiques que soient mes chevaliers, il me semble qu'ils n'ont jamais tenté de s'en prendre à toi, eux au moins. »

Myst Nail se retourna et sourit légèrement en voyant Shao Paï qui revenait de la demeure d'Héra.

« Il y a divers degrés de fanatisme, Shao Paï, répliqua-t'il. Et dis-toi bien que Silène ne recommencera plus jamais. Elle a bien retenu la leçon. »

La concernée se raidit mais ne répliqua rien, ses yeux bleus baissés. Elle réagit à peine lorsque la déesse de la destruction passa à côté d'elle pour rejoindre le roi des dieux antiques, juste assez près pour que ses longs cheveux dorés frôlent le bras de la chevalière, comme par pure provocation.


« Du moment qu'on parle de discipline parmi les chevaliers, » fit Shao Paï en posant un regard significatif sur les Furies.

Les trois femmes comprirent aussitôt le message et s'inclinèrent.

« Nous allons vous laisser, fit Mégère.

– Et ne revenez plus, les avertit la déesse antique. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à votre maîtresse si vous la laissez seule de nouveau. »

La menace fut efficace : les trois sœurs pâlirent dans un bel ensemble et disparurent aussitôt. Nul doute qu'elles s'empressaient de rejoindre leur maîtresse afin de s'assurer qu'elle était saine et sauve.


Satisfaite de son petit effet, Shao Paï se tourna ensuite vers le roi des dieux antiques et pencha la tête sur le côté.

« Bon, tu n'es pas venu pour te battre à ce que je vois, fit-elle. Alors allons discuter à l'intérieur. »

Sans inquiétude, elle entra la première, suivie par Myst Nail qui prit le temps d'adresser un sourire narquois à Éland. Murio se rapprocha des chevaliers de Shao Paï pour leur murmurer :

« Allons-y nous aussi, nous devons assurer le service pour nos maîtres.

– Parce qu'on est des serviteurs en plus ?! s'indigna Alinda à voix basse.

– Mais ça au moins, on peut le faire, » répliqua Ménestan mi-figue, mi raisin.

Cela coupa court aux protestations de la jeune femme.


~*~


Les deux dieux s'étaient installés dans le petit salon. Assis l'un en face de l'autre sur des canapés, ils attendirent que les chevaliers aient terminé de remplir leurs verres avec du vin rosé pour Myst Nail et de l'eau claire pour Shao Paï. Au regard interrogateur du dieu du mal, cette dernière avait expliqué en souriant :

« J'ai complètement arrêté de boire du vin depuis la dernière fois... »

Myst Nail se renfrogna.

« Tu oses prétendre que c'était dû à l'alcool ?

– Je n'ai pas dit ça. Mais j'ai quand même arrêté.

– Humph, c'est Dionysos qui sera triste de l'apprendre. Il appréciait tant vos petites orgies...

– Nos chemins se sont déjà séparés depuis un moment, fit la déesse en soupirant. Et nous ne faisions aucune orgie : c'était plutôt le côté transe mystique qui m'intéressait chez lui. Ce n'est pas la première fois que je te le dis mais comme d'habitude, tu n'écoutes que ce que tu veux entendre. »


Myst Nail fronça les sourcils mais ne répliqua rien. Alinda et Ménestan avaient été assignés au service — étant donné qu'ils ne savaient pas comment utiliser leurs pouvoirs — tandis que les autres chevaliers se tenaient près de l'entrée de la salle, en silence. Pour les chevaliers de Shao Paï, la conversation entre les deux dieux était sibylline mais surtout surprenante : n'étaient-ils pas supposés être en guerre ? Pourtant ils conversaient calmement, s'autorisant même quelques piques amicales. Décidément, les dieux ne faisaient jamais rien comme tout le monde.


« Il faut excuser mes chevaliers pour leur si mauvais accueil, reprit Shao Paï avec un haussement d'épaules. Ces derniers jours, j'étais plus occupée à leur faire retrouver leurs pouvoirs qu'à leur enseigner la politesse.

– Oui, eh bien j'espère que ton entraînement a porté ses fruits, au moins, » répliqua Myst Nail en prenant une gorgée de vin.

Avec un sourire secret, Shao Paï fit jouer son verre entre ses mains.

« Oh, je pense que tu n'en croiras pas tes yeux, » assura-t'elle.

Ses chevaliers se figèrent dans un bel ensemble et furent parcourus par la même pensée : c'est sûr, il ne pourra pas croire à quel point on est nuls !

« Si tu le dis, fit simplement le dieu du mal.

– Mais je présume que tu n'es pas venu pour t'enquérir de nos progrès. Raconte. »


Myst Nail ne répondit pas immédiatement.

« Je suis venu t'annoncer que je reporte notre combat à dans trois jours. Tu n'y verras pas d'inconvénient, je pense ? »

Les quatre chevaliers amnésiques n'en crurent pas leur bonne fortune : ils vivraient encore trois jours de plus ! Quant à Shao Paï, elle était seulement légèrement surprise.

« Pas d'inconvénient, non, » confirma-t'elle.

Elle pencha la tête en avant.

« Il s'est passé quelque chose ? s'enquit-elle.

– Rien qui ne te concerne dans l'immédiat, » répondit le dieu du mal.

Elle fronça les sourcils, n'appréciant guère cette réponse.

« Si cela t'oblige à reporter notre duel, alors je ne peux que me sentir concernée. Cela doit être plutôt important pour que tu en arrives là ! »


Myst Nail reprit une gorgée de vin avec un sourire amusé.

« Contrairement à ce que tu penses, Shao Paï, il y a des choses beaucoup plus importantes pour moi que notre combat.

– Justement non, contra la déesse de la destruction. C'est bien pour ça que je veux savoir ce dont il s'agit.

– C'est une affaire pour le souverain des dieux antiques, alors cela ne te concerne en rien. Profite simplement du répit que cela t'apporte et n'en demande pas plus. »

La déesse blonde tapa du poing sur le plateau en marbre strié de gris de la table basse entre eux.

« Je me moque de ton répit, je n'en ai nul besoin ! S'il le faut, je peux même me battre tout de suite contre toi ! »

À nouveau, les chevaliers de Shao Paï eurent une pensée commune : Pas nous !


Heureusement pour eux, Myst Nail ne la prit pas au mot. Il reprit du vin en souriant.

« Tu es vraiment curieux, n'est-ce pas ? » nota-t'il.

Shao Paï battit des cils, interloquée.

« Mais pas du tout, démentit-elle. On peut savoir où tu as été chercher une idée pareille ? »

Le dieu aux yeux rubis poursuivit son analyse.

« En fait, tu ne supportes pas de ne pas être au courant des choses. Tu te moques bien de l'importance de ma raison, tu veux juste la connaître. »


La déesse de la destruction n'apprécia pas du tout cette remarque. Elle plissa ses yeux mauves et se raidit.

« Tu es bien mal placé pour me faire des reproches, fit-elle d'un ton agressif. C'est toi qui viens me faire tout un mystère alors que tu n'as qu'à me dire ce qu'il se passe. On ne repousse pas un affrontement prévu de longue date sans se justifier clairement : c'est la moindre des politesses ! »

Myst Nail soupira soudain en calant un peu plus son dos dans le fauteuil. Tout amusement disparut de son visage.

« C'est une affaire sérieuse, n'en doute pas. »

Il marqua une pause, puis révéla :

« Je sais peut-être où se trouvent les autres dieux antiques. »

Shao Paï tressaillit, ses yeux s'écarquillant, puis cessa de respirer un moment.


Les dieux antiques avaient commencé à disparaître peut à peu, après le premier combat entre Myst Nail et Shao Paï. Cette dernière ne s'en était pas inquiétée tout de suite car suite à sa querelle avec le roi des dieux antiques, elle avait été mise à l'écart par les autres dieux. Puisqu'elle avait tué Myst Nail dans ce premier duel, elle pensait simplement que les autres dieux lui en voulaient suffisamment pour ne plus vouloir lui adresser la parole, et elle le comprenait très bien. Elle n'avait pas non plus chercher à les voir, de crainte qu'ils ne lui posent des questions embarrassantes sur la disparition d'Hane Lath. En effet, seuls Shao Paï et Myst Nail savaient où se trouvait la reine des déesses antiques — enfermée dans la boîte de Pandore qui reposait dans la demeure de Shao Paï, fidèlement veillée par Rhyll, le chevalier de la déesse de la musique. L'emprisonnement d'Hane Lath était d'ailleurs l'une des causes secrètes de la querelle entre les deux dieux antiques.


Ainsi, seule la disparition d'Hane Lath était explicable. Concernant les autres dieux antiques... ils semblaient avoir quitté Olympias un par un avec leurs chevaliers, sans un mot. C'était Myst Nail qui s'en était rendu compte après sa réincarnation : lui, bien sûr, n'avait eu aucune raison de croire que les autres dieux voulaient l'éviter. Il en avait touché un mot à Shao Paï, avant leur second combat mais à ce moment-là, seuls quelques dieux manquaient à l'appel. Il n'y avait donc pas encore lieu de s'inquiéter et surtout aucune raison de reporter leur duel, duel qui s'acheva avec la mort de Shao Paï.


Durant les décennies qu'elle prit pour se réincarner, Myst Nail consacra son temps à rassembler les siens et ce fut là qu'il se rendit compte que les disparitions n'avaient fait qu'empirer. Les quelques dieux antiques restants ne purent rien lui apprendre et étrangement, ils ne se sentaient pas plus inquiets que ça. Ils finirent eux aussi par disparaître peu à peu, ne laissant finalement plus que Myst Nail. Ce dernier n'avouerait jamais à Shao Paï les années d'angoisse qu'il avait alors vécues, attendant qu'elle se réincarne mais sans savoir si elle n'avait pas disparu comme les autres, ce qui aurait fait de lui le dernier dieu antique au monde... Heureusement cela n'était pas arrivé et du coup, il ne perdait pas espoir de retrouver les leurs ou au moins de comprendre ce qui leur était arrivé.


Le dieu du mal poursuivit :

« Je n'ai jamais cessé d'enquêter sur leur disparition et récemment j'ai entendu quelques rumeurs intrigantes. »

Shao Paï était entièrement concentrée sur lui.

« Je ne peux pas garantir la fiabilité de mes sources mais il semblerait que les nôtres s'en soient retournés chez nous. »

La déesse blonde fronça les sourcils.

« Chez nous ? Tu veux dire... »

C'était encore un de ces moments où elle enrageait de ne pas savoir si oui ou non Myst Nail avait conservé ses souvenirs de leurs vies d'avant leur venue dans ce monde.

« À Babelhu, » précisa-t'il.


Shao Paï tiqua.

« Aah, cet endroit-là... je ne l'ai jamais considéré comme chez moi.

– Tu n'as jamais considéré un seul endroit comme chez toi, de toute façon, soupira Myst Nail.

– Si, songea-t'elle, mais c'est un lieu dont plus aucun dieu ne se souvient... et j'ai été obligée de le quitter par ta faute ! »

Mais elle ne souhaitait pas rouvrir cette vieille blessure — qui n'avait jamais réellement cicatrisé, d'ailleurs — aussi n'exprima-t'elle pas son ressentiment. Elle choisit plutôt de se concentrer sur la nouvelle.


« Babelhu, murmura-t'elle en prenant une gorgée d'eau. Il n'y a plus que des ruines là-bas, alors qu'est-ce qu'ils iraient y faire ? »

Myst Nail haussa les épaules.

« Un retour aux sources, hasarda-t'il, pendant des temps troubles. »

Shao Paï n'y croyait pas un seul instant.

« D'où tiens-tu cette information ? »

Myst Nail hésita un bref moment avant de répondre avec réticence :

« Je l'ai appris de la bouche de... de mortels... dans... une taverne... »

Sa mine s'assombrissait au fur et à mesure de ces honteuses révélations.


La déesse de la destruction le fixa avec stupéfaction puis finit par éclater de rire. Vexé, Myst Nail se renfrogna davantage et détourna la tête, tout en lançant des regards occasionnels et agacés à la déesse qui ne semblait pas pouvoir se calmer. Des larmes d'hilarité apparurent même au coin de ses yeux. Elle finit par se reprendre et se redressa pour fixer à nouveau l'autre dieu, ses yeux mauves pétillants, le coin de ses lèvres qui frémissait alors qu'elle retenait un large sourire.

« Attends, fit-elle, je crois que j'ai mal entendu. Tu peux répéter ? »


Énervé, le dieu du mal serra les dents et refusa de s'exécuter. Cela ne dérangea pas du tout Shao Paï qui poursuivit :

« Myst Nail dans une taverne, écoutant les ragots des mortels en quête d'informations... Ça pourrait être le début d'une histoire drôle !

– Il n'y a rien de drôle dans le fait d'obtenir des informations par tous les moyens possibles. La preuve : ça a payé, se défendit-il.

– Il est encore trop tôt pour dire que ça a payé. Attends plutôt qu'on ait vérifié cette histoire.

– On ? releva-t'il.

– Bien sûr. Tu croyais vraiment que j'allais te laisser partir seul ? Ce sujet me concerne tout autant que toi, figure-toi ! »


Myst Nail soupira... mais ne protesta pas.

« En plus, ajouta inutilement la déesse de la destruction, je pourrai reconnaître les nôtres au premier regard, même s'ils ont changé d'apparence. Tu ne peux pas en faire autant.

– C'est exact, admit le roi des dieux antiques. Entendu, tu peux m'accompagner. Prends un de tes chevaliers avec toi, au cas où.

– Oui, euh... »

Son regard parcourut les quatre chevaliers présents et elle finit par faire son choix.

« Vanien, c'est toi qui m'accompagneras. »


Surpris, le chevalier blond hocha la tête tandis qu'Éland ne cacha pas son air déçu.

« Maîtresse, osa-t'il intervenir, ne serait-ce pas mieux que ce soit moi qui vous accompagne ? »

Shao Paï ne parut guère surprise de sa demande. Elle secoua la tête en se levant.

« Myst Nail, attends-moi dehors, fit-elle. J'ai quelques instructions à donner avant de partir. »

Le dieu aux yeux rouges se leva avec un soupir fataliste.

« C'est ça quand on n'a que des fanatiques autour de soi, » commenta-t'il à voix basse en passant près d'elle.

Elle leva les yeux au ciel mais ne contesta pas la remarque.


Myst Nail quitta la pièce, suivi par ses deux chevaliers. Shao Paï regarda les trois autres chevaliers.

« Vous aussi, laissez-nous, ordonna-t'elle. Vanien, ne bouge pas une seconde. »

Le chevalier blond cligna à peine des yeux puis faillit bondir de surprise : ses vêtements avaient changé ! Au lieu de la tunique courte et du pantalon large qu'il avait portés jusqu'à maintenant, il était revêtu d'une sorte d'armure de cuir brun, légère et qui n'entravait en rien ses mouvements. Il s'inspecta avec ravissement.

« C'est génial, maîtresse ! s'écria-t'il. Merci mille fois ! »

Shao Paï retint un soupir.

« Pas de remerciement, c'est votre armure habituelle. Chacun a sa couleur en fonction de son élément. Elle ne servira pas seulement à vous protéger, elle a également d'autres fonctions mais je vous en parlerai plus tard. Pour l'instant laissez-moi seule avec Éland. »

Très peu rassuré, le chevalier du feu vit ses compagnons sortir, non sans lui lancer des regards compatissants, comme s'ils s'attendaient à ce qu'il se fasse sévèrement corriger.


Le jeune homme garda les yeux baissés, se tortillant nerveusement. Shao Paï le fixa sans ciller.

« Éland, commença-t'elle d'un ton neutre, connais-tu la première règle des chevaliers ?

– Hum... ne jamais s'attaquer à un dieu ? hasarda-t'il.

– Non, c'est obéir à son maître. Et il me semble que tu as déjà reçu tes ordres, n'est-ce pas ? Alors tu ne dois jamais contester mes décisions et encore moins devant un autre dieu. Je ne te le dirai pas deux fois.

– Mais maîtresse, je n'ai absolument pas confiance en ce type ! éclata le chevalier du feu. Et si toute cette histoire n'était qu'un piège pour vous tuer ? »


L'idée parut amuser la déesse.

« Un piège ? non, ce n'est absolument pas le genre de Myst Nail, crois-moi. En plus c'est ensemble que nous avons décidé de la manière de régler notre querelle et tout se passe correctement. Il n'aurait aucune raison de recourir à des stratagèmes pour gagner.

– Votre querelle, marmonna Éland, vous ne voulez vraiment pas nous en parler ?

– Bien sûr que si, » répondit Shao Paï en souriant.

Alors qu'il redressait la tête avec surprise et espoir, elle précisa :

« Quand Alinda aura retrouvé l'usage de ses pouvoirs, je vous raconterai cette histoire comme promis. »

Éland grimaça. Vu l'enthousiasme actuel de sa camarade, cela n'arriverait pas de si tôt !


« Et justement, reprit la déesse, je te rappelle que tu t'es porté volontaire pour superviser l'entraînement des autres. Je t'ai confié cette tâche en toute confiance et tu voudrais maintenant y renoncer ? C'est pour ça que j'ai choisi Vanien pour m'accompagner, plutôt que toi.

– Mais l'entraînement...

– Tu pourras ainsi te concentrer sur Ménestan et Alinda. Je ferai en sorte d'occuper Myst Nail le plus longtemps possible, même si toute cette histoire de Babelhu n'est qu'une impasse, alors mets bien ce temps à profit. Je compte sur toi. Ne me déçois surtout pas. »

Ayant dit tout ce qu'elle avait à dire, la déesse se dirigea vers la porte. Au dernier moment cependant, elle se retourna :

« Ah, tant que j'y pense : je ne crois pas qu'elles oseront se montrer à nouveau mais si jamais tu revois les Furies dans les parages, rappelle-leur que je ne fais jamais de menace en l'air. Je ne veux plus que vous ayez le moindre contact informel avec elles. »


Éland prit un air désemparé.

« Mais maîtresse, ce sont mes sœurs ! »

Le regard qu'elle lui lança contenait presque de la pitié.

« Non, Éland, ce sont d'abord des chevalières d'Héra. Tu te rappelles de la première règle des chevaliers ? Et dis-toi qu'Héra ne m'apprécie pas du tout, au contraire de Myst Nail. Je préfère mille fois que vous voyez Murio et Silène plutôt que les Furies. C'est d'Héra et de ses chevalières dont tu ferais mieux de te méfier. Compris ? »

L'air malheureux, le chevalier inclina la tête, ses cheveux noirs mi-longs retombant sur ses épaules affaissées.

« À vos ordres, maîtresse... »

Satisfaite, Shao Paï quitta la pièce pour de bon cette fois.






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