Prisonnier du Temps 15

Chapitre Quinze : Perdus


« Ce n'était pas un cauchemar, affirma Béphélius avec certitude en pressant une main sur son front. Je réfléchissais à l'itinéraire de demain. Je ne me suis du tout endormi. C'est comme si j'avais été subitement projeté dans un autre lieu, les sensations étaient très réelles. C'est une hallucination. Comme les gardes, je souffre d'hallucinations.

En. Un son qui marque l'accord, un peu comme notre "Mmm-mm". (1) »

L'Elfe Noir l'embrassa néanmoins au coin des yeux, la pointe des oreilles, le front et les tempes, ses lèvres un peu froides glissant affectueusement le long de son visage.

Son ton était empli de sollicitude.

« Quel genre d'hallucination avez-vous vue, Votre Altesse ? »

Ces doux gestes de réconfort furent très efficaces sur Béphélius. Le prince des Elfes de Lumière apprécia les soins de l'autre personne et il ne remarqua pas le calme et l'insouciance dans le regard de l'Elfe Noir — comme si ce dernier savait déjà tout.


Devant la question de Vanain, Béphélius resta confus un moment avant de confier avec une pointe d'embarras :

« C'est toi que j'ai vu dans mon hallucination, et tu... hum... tu me forçais à faire des choses.

– Qu'est-ce que je vous ai forcé à faire, Votre Altesse ? »

La voix de l'Elfe Noir n'exprimait que de l'innocence et de la curiosité.

Béphélius détourna les yeux et l'ignora. Il se refusait à parler de ce qui s'était passé dans son hallucination.

Alors l'Elfe Noir formula sa question autrement :

« … Alors dites-moi, Votre Altesse, vous avez aimé ce que je vous ai fait dans l'hallucination ? »

Le prince Béphélius, qui avait toujours été fier et hautain, se mit à rougir de honte en cet instant.


Vanain fut sidéré par son apparence et ne put s'empêcher de se pencher vers lui pour l'embrasser.

« Votre Altesse, vous êtes si tentant, murmura-t'il. Vous me tentez ainsi en ce moment. Je ne serais donc pas surpris de ce que je vous ai fait dans votre hallucination. »

C'était bien la première fois que Béphélius entendait son Elfe Noir flirter avec lui ou se confesser, et la pointe de ses oreilles se teinta de rouge malgré lui.

Il tourna la tête sur le côté et répondit :

« Hé bien... ça ne me gêne pas, c'est bon. Je veux dire, le genre de choses que tu m'as fait dans mon hallucination, tu, euh, peux me faire ce que tu veux. »

Vanain fut de nouveau sidéré.

Il n'aurait jamais cru que Béphélius dirait cela.

Parce qu'il savait parfaitement ce qui s'était passé dans cette hallucination. Plus précisément, cela n'avait rien eu d'une hallucination. Il avait juste fait en sorte que cela y ressemble.


L'Elfe Noir ne put se retenir de serrer le prince dans ses bras et embrassa le bout de son nez.

« … Mais je ne sais pas ce qui s'est passé dans l'hallucination de Son Altesse... »

Béphélius n'avait aucune intention de lui en expliquer le contenu. C'était bien trop honteux d'en parler.

Alors il poussa gentiment l'Elfe Noir, changea de sujet et lui rappela :

« Tu n'as pas besoin de le savoir. Au fait, cette forêt est étrange, sois très prudent. »

Après un moment de réflexion, il retira l'anneau orné d'un soleil doré de son majeur gauche pour le passer à l'annulaire de la main droite de Vanain.

« Porte-le et ne le perds pas. »


Cet anneau était le symbole de son rang d'héritier du roi des Elfes. Il contenait un puissant pouvoir spirituel et représentait le statut et la puissance des Elfes de Lumière.

Béphélius supposait que s'il avait pu échapper à cette hallucination, c'était parce que sa force mentale était plus puissante que celle des gardes. Cependant Vanain était différent. Sa force mentale devait être la plus faible de toutes. Une fois qu'il commencerait à souffrir d'hallucinations, il aurait bien du mal à s'en défaire. Voilà pourquoi Béphélius avait décidé de laisser l'autre Elfe porter son anneau, afin de lui fournir une certaine protection.


« Votre Altesse Royale... »

Vanain contempla l'anneau à son doigt, complètement bouleversé. Ses yeux rouge rubis se posèrent nerveusement sur Béphélius.

« Vous ne pouvez pas...

– Ce n'est rien. »

Béphélius prit la main de l'Elfe Noir pour l'embrasser.

« Porte-le pour le moment, jusqu'à ce que nous quittions cet endroit. »

Cela lui était égal de laisser cet anneau à Vanain mais ce serait terrible si les autres découvraient cela une fois qu'ils seraient à l'extérieur. Ils ne toléreraient jamais que l'anneau d'un noble soit dans les mains d'un esclave elfique.

Vanain parut très touché et il serra Béphélius contre lui et le couvrit de baisers.

Béphélius passa les bras autour de son cou, ferma les yeux et lui répondit tendrement. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire ravi. Il ne put voir les ténèbres dans les yeux de l'Elfe Noir, la même agressivité et possessivité que dans son hallucination.


Au départ, Béphélius apprécia les caresses de son Elfe Noir mais ensuite, quand Vanain manifesta son intention d'aller plus loin, il le repoussa sans pitié — ils se trouvaient actuellement dans une simple tente en pleine nature, non loin de là où les trois autres gardes dormaient. Il ne trouvait pas que l'endroit se prêtait à de l'intimité.

Cependant, cela faisait dix jours qu'ils n'avaient pas fait l'amour, depuis leur départ — un record pour eux.

Avec réticence, Vanain continua de serrer Béphélius contre lui et murmura à son oreille d'un ton implorant :

« Votre Altesse Royale, je serai très prudent. »

Béphélius en débattit intérieurement, tiraillé entre son désir et sa raison. Finalement, il psalmodia un sort à voix basse et de nouvelles couches de magie recouvrirent la tente afin d'en isoler le son et de la protéger.

Puis il se tourna vers l'Elfe Noir et acquiesça légèrement, lui rappelant à voix basse :

« Garde-toi quand même un peu d'énergie, nous devrons faire vite demain. »


Cette nuit parut sans fin. Béphélius s'inquiéta de ne pas avoir assez de temps pour dormir et consulta sa montre de temps en temps. Mais le temps semblait s'être arrêté. Il aurait pu jurer qu'il s'était écoulé au moins une heure et demie, sauf que la montre n'indiquait que dix minutes de passées.

Il en vint même à soupçonner que sa montre était cassée et il observa le cadran de sa montre-gousset pendant deux bonnes minutes mais découvrit que les trois aiguilles se déplaçaient normalement. Au bout d'un moment, Vanain lui confisqua la montre parce que cela le distrayait.

Béphélius dormit ensuite d'un profond sommeil réparateur et le lendemain, les cinq Elfes reprirent leur route, se dirigeant vers la périphérie de la forêt, comme prévu.


* * *


Au départ, tout se déroula sans encombre et chacun fut soulagé de rentrer chez eux.

Toutefois, après une demi-journée de marche, le garde en tête se tourna soudain vers eux et fit, le visage rempli d'un mélange de peur, doute, panique et anxiété :

« Votre Altesse Royale... On dirait que nous ne nous éloignons pas de la Forêt de la Vie. Au contraire, nous nous rapprochons de son centre. »

Ils avaient passé des jours à chercher un moyen de s'enfoncer davantage dans la forêt, en vain, et s'étaient retrouvés à tourner en rond. Mais voilà que lorsqu'ils tentaient de quitter la forêt pour rentrer chez eux, la forêt les conduisait au contraire vers son centre — cette forêt semblait être une entité consciente, jouant avec eux comme bon lui semblait.


Béphélius et les deux autres gardes examinèrent les environs et les gardes confirmèrent qu'en effet, ils s'enfonçaient dans la forêt. La végétation était devenue de plus en plus luxuriante, telle qu'ils ne l'avaient encore jamais vue avant.

Béphélius eut un infime froncement de sourcils puis ordonna d'un ton calme :

« Corrigez la direction. Nous reprenons le chemin du retour. »

Il savait qu'il devait se montrer calme en cette occasion, de sorte que les autres ne paniquent pas.

Le groupe vérifia la direction avec la boussole et fit demi-tour pour rejoindre la route qu'ils avaient prise à l'aller.

Cependant, une chose étrange et paradoxale se produisit.

Ils ne s'éloignèrent pas du tout de l'orée de la Forêt de la Vie mais continuèrent de s'enfoncer davantage dans ses profondeurs, comme attirés par une force invisible.


Après deux jours comme ça, l'un des gardes ne put supporter plus longtemps cette situation et s'enfuit sans prévenir durant la nuit.

L'atmosphère fut encore plus déprimante et Béphélius remarqua que les deux gardes restants ne cessaient de jeter des regards en coin à Vanain et lui, s'attardant plus particulièrement sur le cou et les mains de Vanain.

Béphélius comprit aussitôt que cela ne présageait rien de bon. Afin de protéger Vanain le plus possible, il lui offrit ses plus précieux trésors Je pense que, comme l'anneau, ces trésors ont aussi un pouvoir de protection. (2).

Il se renfrogna et resta sur ses gardes, rappelant tout particulièrement à Vanain de rester en permanence à ses côtés.

Cependant, il n'était pas invincible et quand il s'endormit dans la soirée, Béphélius sombra de nouveau dans une hallucination.


L'hallucination était la même que la première.

Il se trouva de nouveau dans la chambre qu'il connaissait bien, attaché solidement au lit, et avec l'Elfe Noir qui était très différent de celui qu'il voyait de jour. Béphélius fut tourmenté encore plus cette fois et ne put s'empêcher de pleurer fort. Même harcelé et lésé, il était si fier qu'il refusa de baisser la tête. Incapable de s'enfuir, il se sentit encore plus outré par le fait que celui qui le tourmentait et l'opprimait dans cette hallucination était de nouveau Vanain.

Quand cette torture atteignit son paroxysme, Béphélius se réveilla enfin. Il se rendit alors compte que les environs étaient bien calmes. Il n'y avait que lui-même et un des gardes, Vanain et l'autre garde étant absents.


Le garde qui se tenait à distance le regarda avec prudence et nervosité, puis fit d'un ton qui se voulait naturel :

« Votre Altesse Royale, vous allez bien ? » Je me demande si Béphélius a fait des bruits durant son hallucination, et si le garde a tout entendu ! 😅 (3)

Béphélius jeta un coup d'œil autour : le cercle de protection qu'il avait invoqué était toujours intact, ce garde n'avait pas pu le franchir. Et ces soldats connaissaient bien sa force, ils savaient qu'il n'était pas un prince impuissant qui ne comptait que sur les autres pour le protéger, alors ils n'oseraient pas l'affronter directement.

Il se redressa, apaisa ses émotions fluctuantes dues à son hallucination et demanda d'un ton posé :

« Où est Vanain ? Quelles sont vos intentions ? »


La parole à l'auteur : On avait kidnappé son Elfe Noir qui était "faible et sans défense, n'avait que sa beauté pour lui-même et qui n'avait aucun moyen de se protéger". Son Altesse Royale fut envahie par la panique.



Notes du chapitre :
(1) Un son qui marque l'accord, un peu comme notre "Mmm-mm".
(2) Je pense que, comme l'anneau, ces trésors ont aussi un pouvoir de protection.
(3) Je me demande si Béphélius a fait des bruits durant son hallucination, et si le garde a tout entendu ! 😅






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