Prisonnier du Temps 16

Chapitre Seize : Marchandages



« Votre Altesse Royale, fit le garde en abandonnant toute prétention et en le fixant droit dans les yeux, nous vous avons suivi ici malgré le risque de souffrir mille morts, nous sommes prêts à vous protéger de notre vie. Mais dans votre cœur, nous ne valons rien à côté de votre esclave elfique qui ne sert à rien, sauf à chauffer votre lit. Vous avez donné de précieux objets magiques et protecteurs à un esclave qui sait flatter son maître, mais vous vous moquez bien que nos frères vivent ou meurent. Cela nous fait énormément de peine. Je n'ai aucune intention, Votre Altesse Royale, à part vous demander un ou deux trésors qui pourront nous protéger afin que nous puissions quitter cet endroit sains et saufs.

– Et si je refuse ? »

Béphélius comprenait ce que voulait dire le garde mais il n'avait aucune intention de céder. Non seulement sa fierté de noble l'en empêchait mais en plus, il refusait de céder au moindre chantage.

« Dans ce cas, vous ne reverrez plus jamais votre esclave bien-aimé, » répondit franchement le garde.


Le visage de Béphélius resta impassible mais sa main gauche se contracta inconsciemment en un poing, les ongles s'enfonçant dans la chair.

De nombreux branches de lierre doré surgirent de terre aux pieds du gardes et s'enroulèrent jusqu'à son cou, le retenant efficacement. En même temps, Béphélius se leva et s'approcha lentement de lui. Dans les yeux d'or pâle qui n'exprimaient d'ordinaire que paresse et douceur, il y avait un éclat rare de dureté et d'indifférence.

Il redressa légèrement son menton et planta son regard dans celui de son ancien garde.

« Dis-moi où il est. »


* * *


En tant que futur roi des Elfes de Lumière, Béphélius possédait un pouvoir magique bien au-delà des capacités de simples gardes. L'autre Elfe ne tarda pas à tout lui avouer.

Le garde expliqua que pendant que Béphélius était victime de son hallucination, l'autre garde et lui avaient pressé Vanain d'aller chercher seul de l'eau au ruisseau à l'ouest afin "d'aider son Altesse Royale à se réveiller". Ensuite, lorsque Vanain avait quitté le cercle de protection de Béphélius, l'autre garde était parti à sa poursuite pour le capturer. Il n'était pas encore revenu, tandis que le premier garde était resté à garder Béphélius seul.

Béphélius ne tua pas cet Elfe. Après avoir confirmé l'authenticité de ses paroles, il lui fit perdre connaissance et se rua seul vers le ruisseau.


Il vit le second garde évanoui par terre, au bord du ruisseau, ainsi que le seau utilisé pour prendre de l'eau qui avait été jeté par terre, mais Vanain avait disparu.

Béphélius voulut réveiller le garde inconscient mais ce dernier semblait être en proie à un cauchemar : ses lèvres tremblaient légèrement et quelques gémissements s'échappaient de sa gorge par moment. Béphélius ne put le réveiller, quoi qu'il fasse.

Il s'inquiétait de la sécurité de Vanain alors il laissa le garde pour examiner attentivement les alentours, à la recherche du moindre signe qui pourrait le conduire vers Vanain.

Il finit par remarquer une traînée dans l'herbe, comme si un grand serpent avait rampé là.

Un sombre pressentiment s'empara du cœur de Béphélius et il suivit la traînée — il craignait que son Elfe Noir n'ait été emporté par une puissante bête démoniaque pour être dévoré et il avait peur d'arriver trop tard. Les trésors qu'il avait donnés à l'Elfe Noir pouvaient le protéger temporairement jusqu'à ce qu'il le retrouve et le ramène sous ses ailes protectrices.


Il était si inquiet par la sécurité de Vanain qu'il ne prêta aucune attention à la route sous ses pieds ou à ses alentours, tout comme il ne remarqua pas que le brouillard environnant s'épaississait de plus en plus. C'était comme si la trace qu'il suivait l'avait emmené à son insu dans un autre monde étrange.

Il se rendit compte soudain que les alentours étaient plongés dans un silence extrême et que le léger bruit des insectes et des oiseaux qu'il avait pu entendre jusque là s'était soudain tu, comme s'il n'y avait plus la moindre créature vivante en ces lieux.

Le temps semblait avoir été figé et l'air était visqueux.

Le plus perturbant pour Béphélius fit que cette scène lui parut soudainement un peu familière.


Le ciel était complètement noir et au-dessus de sa tête s'étendait une canopée sombre de branches et feuilles denses, masquant le ciel. Dans cette forêt dense, même la lune et les étoiles étaient invisibles.

Tout à coup, le brouillard se dispersa devant lui, révélant la route qui poursuivait plus loin jusqu'à une vue saisissante—

Au-delà du chemin sinueux de la forêt, il y avait une plaine très vaste qui semblait s'étirer jusqu'à l'horizon. En son centre se trouvait un arbre gigantesque avec une canopée qui s'élevait droit vers le ciel, ce qui empêchait d'évaluer sa taille précise.

Dans la nuit, on ne voyait que la silhouette sombre de l'arbre et de loin, on aurait pu le confondre avec une montagne à la forme étrange.


Inconsciemment, Béphélius fit un pas en direction de l'arbre, puis un autre.

Le temps qu'il réagisse, il se trouvait déjà au bout du sentier.

Il entendit alors une voix grave et séductrice dans son esprit.

La voix le tenta gentiment :

« Y a-t'il quelque chose que tu désires ? Je peux réaliser le moindre de tes souhaits mais en échange, tu devras me payer un prix équivalent. »

Non, il n'y a rien que je désire. Je peux obtenir de mes propres mains tout ce que je veux.

Béphélius plissa le front et résista au charme séducteur de la voix.

Mais rapidement, le visage de Vanain lui apparut et sa volonté chancela.

Entre ce voyage et cette vision étrange, il était encore plus inquiet pour son Elfe Noir. Il craignait que ce dernier n'ait eu un accident et qu'il arrive trop tard pour le sauver.

Ne marchandez jamais quand vous ignorez les conditions. Tel était le principe de Béphélius. Sauf qu'à présent, à cause de Vanain, ce principe fut vite oublié.


« Je désire que Vanain me revienne sain et sauf et que nous partions d'ici en sécurité, » s'entendit-il dire, les lèvres pincées.

La voix poussa un profond soupir qui sembla exprimer de la satisfaction, du soulagement et de l'indulgence, mais Béphélius n'eut pas le temps de le déchiffrer.

Il entendit la voix lui promettre dans un murmure :

« Comme vous le désirez. Je vous demanderai mon paiement quand j'en aurai besoin, Votre Altesse. »

Béphélius fut soudain pris d'un vertige et quand il rouvrit de nouveau les yeux, l'immense arbre avait disparu. Il se trouvait encore dans la forêt dense et par moment, le cri des insectes ou des oiseaux résonnait à ses oreilles.

Béphélius se figea un instant, presque persuadé que tout ce qui venait de se passer n'avait été qu'une illusion.


Il y eut soudain un bruissement dans les arbres derrière lui et Béphélius se retourna, aux aguets, et entendit une voix familière et surprise :

« Votre Altesse Royale ! »

Vanain apparut à travers les buissons, une licorne derrière lui. L'animal était de toute évidence sauvage mais se comportait de manière très docile avec Vanain, comme si ce dernier possédait les lieux.

Mais Béphélius n'en conçut aucun soupçon parce que cette espèce magnifique et pure avait toujours été l'amie des Elfes, sans distinction entre les Elfes de Lumière et les Elfes Noirs, sans se soucier duquel des deux peuples était au pouvoir. Depuis les temps anciens, les licornes avaient été les amies de tous les Elfes.

« Van ! »

Dans un premier temps, Béphélius fut transporté de joie et ses yeux d'or pâle brillèrent en voyant l'autre, criant le nom de l'Elfe Noir.

Mais il effaça aussitôt le sourire réjoui de son visage pour le remplacer par un air de réprimande.

« Comment as-tu atterri ici ? »


L'Elfe Noir semblait aussi calme et innocent que la licorne derrière lui et il regarda le prince avec tristesse :

« Vous souffriez d'hallucination. J'étais très inquiet. J'ai voulu aller chercher de l'eau pour vous réveiller. Juste après, un des gardes est arrivé. Il a dit qu'il venait m'aider mais il est soudain tombé à terre, pris de convulsions. Au même moment, un immense monstre serpent est tombé de l'arbre. J'ai pris peur et j'ai tenté de revenir chercher de l'aide, sauf que je me suis perdu. »

Tout en racontant cela, il semblait encore s'en vouloir et il tapota la licorne à ses côtés.

« Heureusement, j'ai rencontré cette brave bête qui m'a conduite ici et j'ai pu vous retrouver. »


Béphélius ne remit pas un seul instant en doute son récit, il était déjà bien content comme ça que l'autre Elfe soit revenu sain et sauf.

Il s'avança et réconforta son Elfe Noir avec des baisers et des câlins, puis il ramena ensuite Vanain au campement en prenant la même route qu'à l'aller.

Ils remballèrent toutes les vivres et tout le matériel, attachèrent les deux gardes et les mirent sur le dos de la licorne, parce que Béphélius avait bien l'intention qu'ils soient jugés au lieu de les laisser livrés à eux-mêmes dans cette forêt dangereuse.

À cause de l'éducation qu'il avait reçue depuis tout petit, il avait toujours tendance à privilégier les procédures de la justice.


* * *


Peut-être à cause de son souhait et de sa promesse, cette fois ils ne rencontrèrent plus d'obstacle et purent sortir de la Forêt de la Vie par le chemin qu'ils avaient emprunté à l'aller. Ils rencontrèrent les six gardes qui étaient en poste à l'orée. Ces gardes les escortèrent jusqu'à la capitale.

Après leur retour, Béphélius ordonna aux gardes de ramener d'abord Vanain à son palais, puis il se rua au palais du roi des Elfes. Archille et le roi des Elfes avaient été tous deux informés de son retour et ils l'attendaient au palais.

Sur le chemin du retour, Béphélius avait déjà reçu des rapports indiquant que cette fois, la rébellion des Elfes Noirs était plus problématique que par le passé et que l'armée du roi des Elfes était dans une impasse face à eux. Ce qui jouait également en leur défaveur, c'était que de nombreux esclaves elfiques s'étaient enfui des demeures de leurs maîtres pour rejoindre les rebelles Elfes Noirs dès qu'ils apprirent la nouvelle.


Dans l'étude, l'ambiance était très grave. Béphélius raconta à son père et son grand-père ce qu'il avait vu et entendu dans la Forêt de la Vie, y compris l'immense arbre dont il n'avait pu voir que les contours, ainsi que l'étrange voix qui l'avait tenté.

« Tu as émis un souhait ? demanda le roi des Elfes avec un regard pour son fils.

– … Non. »

Béphélius hésita un moment avant de finalement taire la vérité.

Si son grand-père et son père apprenaient qu'il avait pris des risques et conclu un accord avec une entité inconnue, tout ça pour un esclave elfique, il s'inquiétait que Vanain ait des ennuis par la suite.

Archille et le roi des Elfes hochèrent la tête sans douter de lui un seul instant. Tous deux savaient que Béphélius était d'un naturel prudent et pas du genre à prendre des risques quand il ne connaissait pas la situation.


« Je soupçonne que les Elfes Noirs ont aussi passé un marché avec l'autre partie. Bien que nous ne savons pas précisément de quoi il s'agit, cela a certainement un rapport avec l'Arbre de la Vie, fit Archille d'un ton grave.

– Mais, père, objecta le roi des Elfes en plissant le front, perplexe, l'Arbre de la Vie irait vraiment faire quelque chose qui conduiraient les Elfes à s’entre-tuer ? »

Archille lui lança un regard.

« … La moindre des choses est de reconnaître que nous ne sommes pas sans reproche durant notre période de règne. Et ne t'attends jamais à de la vraie bonté, générosité, sainteté, compassion et justice. Le Créateur existe bien et même si c'est une conscience plus élevée que la nôtre, Il n'est pas aussi parfait que tu le crois.


« C'est comme la voix que Béphie a entendu, poursuivit Archille en se tournant vers son petit-fils. Il imposera ses conditions et exigera une compensation en retour, ce qui prouve qu'il a aussi des désirs. Peu importe le degré d'évolution d'une entité supérieure, tant qu'il a des désirs, il réfléchira seulement à ce qu'il devra faire pour satisfaire ses désirs. »








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