Prisonnier du Temps 18

Chapitre Dix-huit : Le dernier jour



Béphélius était de mauvaise humeur.

Et comme il était de mauvaise humeur, il demanda à son Elfe Noir de faire tout son possible pour le rendre heureux.

Vanain le cajola avec beaucoup de mal et lui demanda dans un murmure :

« Votre Altesse Royale, que s'est-il passé ? Quel est cet arbre qui vous veut ? »

Béphélius se pressa contre son torse, joua avec ses longs doigts fins et après un moment sans rien dire, finit par raconter toute l'histoire à son Elfe Noir.

Il ne voulait pas cacher cela à Vanain. Il savait que l'autre elfe avait sa propre façon de penser et il voulait lui fournir suffisamment d'informations.


Quand il eut fini de parler, Vanain ne répondit pas tout de suite. Béphélius resta affalé contre le torse de l'Elfe Noir, caressant la clavicule de l'autre d'un ton d'ennui, sans un mot, mais avec une expression qui manifestait clairement son mécontentement.

« Votre Altesse Royale, vous ne voulez pas partir ? demanda doucement l'Elfe Noir après un moment, en embrassant ses boucles blondes. Mais d'après votre description, le propriétaire de cette voix doit être très puissant. Il vous aime,Votre Altesse Royale. Si vous acceptez d'être à lui et de vivre avec lui, il vous apportera une vie agréable. Il vous aimera énormément et vous donnera tout ce que vous voudrez. Il pourra même faire en sorte que votre règne dure longtemps... Pourquoi vous semblez réticent, Votre Altesse Royale ?

– Ça suffit, » l'interrompit brusquement Béphélius alors qu'il n'était qu'à la moitié de ce qu'il avait à dire.


Le prince elfique leva la tête pour le regarder, ses yeux d'or pâle convoyant une tristesse rarement vue et de l'irritation, puis il fit lentement :

« Je me moque de savoir qui est cet homme ou bien s'il est bon ou mauvais pour moi. Il n'y a qu'une seule chose qui m'inquiète. Vanain, tu comprends ce que cela signifie si j'accepte sa requête ?

« Cela veut dire que nous serons séparés. »

Il se pencha pour embrasser légèrement la clavicule de l'Elfe Noir et leva les yeux vers lui.

« Cela veut dire que je deviendrai l'amant d'un autre et donc nous ne pourrons plus jamais faire ça. Cela veut dire que j'appartiendrai à un autre que toi et que nous ne serons plus jamais... l'un à l'autre. »

La bouche de l'Elfe Noir s'ouvrit en grand et ses yeux vacillèrent, comme s'il n'avait jamais pensé aussi loin.

Béphélius sourit, ne se souciant pas de l'innocence de l'autre Elfe ni de la raison pour laquelle l'Elfe Noir avait inconsciemment ignoré ces conséquences évidentes.


« Je n'ai pas vraiment le choix, » fit Béphélius.

Sans parler de l'accord que son grand-père avait passé, il avait lui aussi fait un marché avec la voix — il avait demandé à ce que Vanain soit sain et sauf cette fois-là. S'il ne donnait pas à l'autre partie ce qu'il voulait, il craignait de perdre à tout jamais son Elfe Noir, ce qui était inacceptable de toute façon.

Les fils du destin avaient déjà été lancés quand il avait ouvert la bouche pour émettre sa demande à l'autre partie, alors c'était inévitable.

Le prince passa les bras autour du cou de son Elfe Noir, offrit ses lèvres tendres, ferma les yeux et sourit sans rien dire.

Quand il les rouvrit, les yeux d'or pâle présentaient la même paresse, fierté et tendresse unique que lorsqu'il faisait face à la personne devant lui.

« Alors avant ça, Vanain, prends-moi dans tes bras et prends soin de moi. Fais en sorte que je n'oublie jamais la sensation d'être avec toi... Notre temps touche à sa fin. »


* * *


Béphélius avait convenu avec le roi des Elfes et son grand-père qu'il irait dans la Forêt de la Vie d'ici trois jours pour se présenter, et il savait au fond de lui que ce serait un voyage sans retour.

Par conséquent, durant les trois jours qui suivirent, il resta enfermé dans son palais sans recevoir personne, ne songea à rien et resta simplement au lit avec son Elfe Noir, faisant l'amour avec abandon.

Il prit quand même le temps de préparer la suite pour Vanain. Il affranchit son esclave et lui transféra tous ses biens, y compris le palais dans lequel ils vivaient actuellement. Cela posa quelques problèmes d'ordre juridique : après tout, dans la société actuelle, les Elfes Noirs n'avaient pas le droit de posséder quoi que ce soit. Béphélius dut faire usage de ses privilèges pour outrepasser ces restrictions.

En plus, il prévint son père et son grand-père que s'il ne revenait pas, ils devraient accorder à Vanain le titre de chevalier, afin qu'il n'ait plus à se soucier d'avoir à manger, des vêtements et de quoi vivre.

Le roi des Elfes, qui connaissait sa situation, accéda à toutes les requêtes qu'il put faire.


Le matin du troisième jour arriva bien trop vite.

Béphélius avait bien conscience que c'était la veille de son départ pour la Forêt de la Vie, alors il était plus réticent que jamais à ouvrir les yeux pour affronter la réalité. Quand il se réveilla enfin, il s'accrocha à Vanain tel un enfant.

Vanain dut lui embrasser les paupières tendrement et murmurer :

« Votre Altesse, c'est l'heure de vous lever. C'est déjà l'aube. »

Dans un premier temps, Béphélius résista et refusa de l'écouter. Il grommela et garda obstinément les yeux fermés, saisit la couverture pour s'en recouvrir la tête, évitant les mains de l'Elfe Noir.

Il finit par craquer. Il rejeta la couverture, s'assit bien droit et foudroya Vanain du regard, les yeux un peu rouges.

« … Je pars pour de bon cette fois, je risque de ne jamais revenir. Et je ne peux pas te prendre avec moi, alors tu ne me verras sans doute jamais plus.


« Vanain, tu tiens tant que ça à ce que je m'en aille ? » murmura-t'il d'une voix fragile en baissant la tête.

Jamais le fier prince elfique ne s'abaisserait à dire de tels mots dans des circonstances normales.

Du début à la fin, il avait toujours été le dominant Pas au sens physique, Béphélius est un shou à 100 % ! (1) dans leur relation. Il avait usé de son pouvoir et son statut pour contrôler et réprimer l'Elfe Noir. Il lui avait ordonné de lui obéir, de le servir et l'avait couvert de récompenses, l'esprit tranquille. Et il avait complètement occulté les véritables souhaits et pensées de l'autre.

Il n'avait jamais accordé d'attention aux pensées de Vanain. Il n'osait pas y réfléchir.

Il avait peur que l'autre désire en réalité le quitter, abandonner tout ce qu'il avait reçu en échange de la liberté. Il avait peur que Vanain n'ait jamais agi sincèrement avec lui jusque là mais uniquement parce qu'il n'avait pas le pouvoir de refuser ses ordres.


Pendant longtemps, Béphélius avait refusé d'admettre cette simple vérité : Vanain était très important pour lui et l'Elfe Noir occupait une place important dans son cœur.

C'était à présent si évident et clair qu'il ne pouvait plus le nier — quand il devait prendre des décisions importantes, l'Elfe Noir était toujours la personne à qui il pensait en premier.

Il avait donné son cœur à son Elfe Noir mais il n'était qu'un maître pour l'autre personne, quelqu'un à qui Vanain ne pouvait désobéir et qu'il devait supporter. Béphélius avait bien du mal à l'accepter.

Néanmoins, il lui était impossible de renoncer à sa fierté pour le supplier de l'aimer.


« Votre Altesse Royale, comment cela se pourrait-il ? »

Vanain le souleva du lit en souriant, lui fit passer une longue tunique de soie blanche et noua soigneusement la ceinture autour de sa taille.

« Votre Altesse, c'est l'heure de votre petit-déjeuner, fit doucement l'Elfe Noir. Ne vous en faites pas, je vous assure que tout sera en accord avec vos désirs. Tant que vous le souhaitez, cette journée ne finira jamais et nous serons toujours ensemble. »

Béphélius n'allait certainement pas croire ces absurdités mais cette tentative pour le réconforter le réjouit.


Qui plus est, son estomac choisit ce moment pour se manifester — cela n'aurait jamais dû se produire chez un prince respectable mais Béphélius était encore jeune et vivait en général sous les bons soins de Vanain. Le petit-déjeuner, le déjeuner, le goûter et le souper étaient à des heures régulières.

Aujourd'hui, vu qu'il avait traîné au lit, l'heure habituelle de son petit-déjeuner était dépassée depuis une bonne heure alors c'était difficile de taire sa réaction physiologique.

Béphélius rétrécit les yeux et regarda son Elfe Noir avec un mélange de honte et d'urgence. Vanain ne s'en inquiéta pas. Il caressa son ventre avec un léger rire et embrassa de nouveau le lobe de ses oreilles.

« Attendez une minute, Votre Altesse Royale, je vais vous chercher le petit-déjeuner. »


Béphélius était assis à une table basse dans le séjour et lisait un livre, et à peine un instant plus tard, l'Elfe Noir revint avec un chariot à roulette sur lequel se trouvaient ses plats favoris.

Béphélius trouva cela un peu étrange : d'ordinaire, c'étaient les serviteurs qui se chargeaient d'apporter les plats ; Vanain n'avait pas à le faire lui-même.

« Où sont passé les autres ? Pourquoi c'est toi qui fais ça ? s'enquit Béphélius.

– Il n'y a que nous deux ici en cet instant, répondit l'Elfe Noir d'un ton léger, éludant la question avant de regarder tendrement son maître. Votre Altesse Royale, ce n'est pas bien comme ça ? Vous n'aimez pas ? »

Béphélius secoua la tête et se mit à manger avec l'aide de l'Elfe Noir. Il supposa que Vanain avait dû donner congé au personnel ou quelque chose dans le genre afin qu'ils passent ensemble ces derniers moments.


Ce geste romantique soudain de la part de l'autre Elfe le surprit grandement mais cela lui réchauffa le cœur. Cela prouvait au moins que leur relations de ces dix dernières années n'était pas entièrement factice et que l'Elfe Noir le regretterait aussi.

En tant que futur héritier, on avait enseigné à Béphélius depuis son plus jeune âge que l'amour était sans importance et extravagant, quelque chose que l'on devait rejeter quand il le fallait. Alors il ne s'était jamais imaginé un amour profond entre deux personnes et le mariage n'était qu'une manœuvre politique à ses yeux.

En l'état actuel des choses, cela suffisait à Béphélius de savoir que son Elfe Noir tenait également à lui.


Ce jour ne se différencia en rien de la veille.

Après le repas, Béphélius alla faire la sieste et à son réveil, il s'amusa un bon moment avec Vanain. Il lui ordonna d'ouvrir les épaisses tentures de velours rouge, se préparant à accueillir paisiblement son dernier coucher de soleil dans les bras de son Elfe Noir.

Il se produisit alors quelque chose de surprenant. Par la fenêtre, le ciel était lumineux et le soleil ne faisait pas mine de se coucher à l'ouest. C'était presque comme au réveil de Béphélius.

Par réflexe, les yeux de Béphélius cherchèrent la petite horloge en argent sur la table de nuit mais il découvrit que l'horloge n'était plus là.

Ce n'était pas tout : toutes les horloges de la chambre avaient disparu.


Notes du chapitre :
(1) Pas au sens physique, Béphélius est un shou à 100 % !






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